Sous le nom de marque Robert McConnell, Kopp Tobaccos propose une série de tabacs qui s’adressent aux pipophiles qui souhaitent soit concocter leurs propres mélanges, soit adapter à leur goût la composition de mélanges existants. Toutes ces boîtes portent un nom similaire : le terme Pure suivi d’un nom d’une variété de tabac, indiquant par là qu’il ne s’agit pas de blends mais de ce qu’on appellerait dans l’univers viticole des monocépages.
Pure Perique. Ce nom paraît clair et net et pourtant il suscite une interrogation : du pur perique est-ce la même chose que de l’authentique perique, c’est-à-dire du red burley cultivé et fermenté en barriques dans la St. James Parish en Louisiane ? La réponse est simple : absolument pas. J’ose faire cette affirmation pour deux raisons. Tout d’abord, les blenders qui se servent de ce tabac rare et coûteux ont l’habitude de l’annoncer avec fierté puisque c’est un gage de qualité et un argument de vente. Et puis, le nom de Kopp ne figure pas dans la liste des quelques clients qui réussissent à s’approvisionner en St. James Parish perique.
Il reste donc deux possibilités dont l’une est parfaitement respectable et l’autre nettement moins. En effet, il existe aujourd’hui des tabacs qui affichent le nom de perique mais qui sont faits un peu partout dans le monde à partir de différentes variétés de tabac. Malgré le fait que ceux qui les produisent essaient d’imiter le traitement que subit le vrai perique, la qualité du résultat laisse souvent à désirer. En outre, ces tabacs n’ont strictement rien en commun avec le terroir où pousse l’authentique perique. Bref, c’est tout simplement du faux perique.
Reste l’Acadian perique qui de nos jours est le perique le plus communément commercialisé. Il s’agit d’un mélange de Green River burley cultivé au Kentucky, mais fermenté et préparé selon les méthodes traditionnelles en Louisiane, et de St. James perique. La présence de ce dernier ingrédient est d’ailleurs impérative pour mériter l’appellation Acadian perique. Le succès commercial de ce mélange est dû à deux facteurs : d’une part les quantités disponibles nettement plus importantes permettent de répondre à la demande de perique et à un prix moins élevé que celui du St. James Parish pur et d’autre part la pratique du mélange permet d’obtenir année après année un goût plus uniforme et plus cohérent, les qualités organoleptiques du pur perique de St. James Parish pouvant varier selon les aléas de la météo.
Reste à savoir ce qui entre dans une boîte de Pure Perique de Robert McConnell. Or, sur la boîte il n’y a strictement aucune info. Passons alors au site de Kopp Tobaccos. A ma surprise le tabac n’y figure plus parce que sa production a été arrêtée alors que tous les autres tabacs de la série Pure sont toujours disponibles. Bizarre. Je consulte alors les descriptifs de plusieurs commerces en ligne allemands. Aucune indication sur l’origine du tabac. Ça devient suspect, d’autant plus que de son côté le concurrent direct du Pure Perique, à savoir le perique de la série Special Blending Tobacco de Torben Dansk, une marque produite par DTM/Dan Tobacco, affiche clairement Louisiana Perique U.S.A.
Comme dernière ressource je consulte les revues des dégustateurs sur Tobaccoreviews. Et là la plupart des avis vont dans le même sens : le Pure Perique n’est pas du perique. Oui, mais je trouve exactement les mêmes points de vue sur le perique de Torben Dansk. Cela ne doit pas étonner parce que dans leurs commentaires les dégustateurs comparent les tabacs de Robert McConnell et de Torben Dansk avec l’authentique St. James Parish perique dont se servait à l’époque McClelland et qu’emploient Cornell & Diehl et Daughters & Ryan à ce jour. Ces jugements ne font donc que confirmer ce qu’on savait déjà, mais ils ne permettent aucunement de répondre avec objectivité et certitude à notre interrogation puisque selon les uns le Pure Perique est un ersatz qui n’a strictement rien à voir avec le tabac louisianais, alors que les autres présument que c’est un tabac fait avec du Green River burley et qui a des qualités organoleptiques similaires à celle de l’authentique perique.
Il y a tout de même un élément objectif qui semble nous donner une indication fiable sur l’authenticité du perique de McConnell. Alors que le Louisiana Perique U.S.A de Torben Dansk est nettement plus coûteux que les autres tabacs de la série Special Blending Tobacco, le Pure Perique, lui, est moins cher que par exemple le Pure Virginia, le Pure Kentucky, le Pure Latakia ou le Pure Black Cavendish. Et ça, c’est parfaitement anormal. C’est même tellement anormal qu’en fin de compte, nous pouvons conclure sans grand risque de nous tromper que Pure Perique est un abus de nom puisqu’il s’agit d’un tabac bon marché. Je vous avoue que cette conclusion m’irrite. Kopp fait passer des vessies pour des lanternes.
Mes expériences avec le Torben Dansk Louisiana Perique U.S.A. m’ont prouvé qu’il fait exactement ce qu’il est supposé faire : servir de condiment qui arrive à rehausser des mélanges qui manquent de oumph, de profondeur ou de complexité. Il rend la fumée plus puissante, il l’épice et il apporte des notes de moisi et de fruits secs. Bref, je n’ai pas de raison de mettre en doute la véracité de son nom. Voyons si l’ersatz de Kopp arrive à faire pareil.
L’extérieur de l’écrin en papier a bruni, signe que le tabac était fort humide au moment de la mise en boîte. Je découvre de minuscules points blancs sur la rondelle en carton et sur la surface du tabac. Ce ne sont pas des moisissures ni d’ailleurs, ce qu’on peut lire un peu partout, des cristaux de sucre. En réalité ce sont des cristaux de sel, notamment du nitrate de potassium, qui se forment grâce aux changements en pH qui s’opèrent au cours du vieillissement du tabac.
Le nez n’a rien à voir ni avec le véritable St. James perique que j’étais arrivé à me procurer voici une décennie, ni même avec le Louisiana Perique U.S.A. de Dan Pipe. C’est un nez monolithique, pénétrant et désagréable d’engrais chimique et de chaussette sale. Ça commence bien.
Evidemment je ne déguste pas le tabac pur, mais je l’emploie, comme il se doit, comme condiment. J’en mélange un peu avec le Kriswill Classic Navy Cut, un VA flake avec une toute petite pincée de perique, en jouant au cours des différents fumages sur le pourcentage de perique ajouté. Le résultat est toujours le même : le tabac gagne en force, mais niveau saveurs rien ne se passe, si ce n’est que l’amertume se fait sentir davantage. Je ne découvre aucun nouveau goût et ni la profondeur ni la complexité du tabac ne s’en voient amplifiées. Un triste constat.
Je refais l’exercice avec l’Izmir Oriental Cake de HU. Ce cake composé de divers virginias, de tabacs orientaux et d’une touche de kentucky et de perique manque de panache. Bref, il a besoin d’un coup de fouet pour le réveiller. Rebelote : certes, la fumée a plus de corps et plus de vitamine N, mais à nouveau elle devient clairement plus amère alors que pour le reste l’ajout du Pure Perique n’influe pas sur ses saveurs.
Il est inutile de m’étendre davantage sur ce pseudo-perique. C’est tout simplement de la camelote.
Serait-ce parce qu’une bonne partie des clients pense comme moi que la production a été arrêtée ? Quoi qu’il en soit, d’habitude la disparition d’un tabac, nous la vivons comme une perte, mais cette fois-ci nous ne pouvons qu’applaudir la décision de Kopp. Bon débarras.
Vous le saviez déjà : cette année Daniel Schneider a lancé une nouvelle gamme de douze tabacs faits maison. Mais voilà que tout récemment sont apparues sur le site de Synjeco quatre nouvelles créations. C’est réjouissant même si on peut regretter que la marque Synjeco ne soit pas distribuée au sein de l’Union européenne. Les fumeurs asiatiques ont plus de chance parce que le site Tobacco Lifestyle, un commerce établi à Hong Kong, vend non seulement tous les mélanges disponibles en Suisse, mais, chose étonnante, il présente en plus d’autres tabacs de Synjeco, notamment quelques plugs. Même si je comprends que Daniel Schneider lorgne l’immense marché chinois, je ne vois pas pourquoi il offre moins de choix à son marché local et à sa clientèle fidèle qu’aux Asiatiques.
Le Virginia N° 3 est un flake composé de quatre virginias bright, c’est-à-dire des virginias aux couleurs jaunes, dorées, voire parfois orangées. En principe, ces virginias sont connus pour leur taux élevé de sucre, mais aussi pour leur goût acidulé qui s’exprime souvent sur le citron et sur des notes herbeuses. Ce sont la plupart du temps des tabacs aux saveurs estivales et légères, pour ne pas dire superficielles. Pas exactement mes virginias de prédilection, d’autant plus qu’il leur arrive plus d’une fois de mordre à cause de leur pH plus bas que celui des virginias aux couleurs plus foncées.
L’ouverture de la boîte me réserve deux surprises : d’une part les flakes longs et étroits sont de couleur marron avec des filaments plus clairs et d’autre part la première odeur qui me saute au nez, me rappelle l’umami d’un cube bouillon. Cette odeur disparaît rapidement, mais ce qui suit est tout aussi étonnant : pas d’herbe fraîchement coupée, pas de citron, mais au contraire une odeur sombre et terreuse avec un discret arôme de croûte de pain et une pointe de fruits secs. Un nez introverti que j’associe davantage à la mélancolie de l’automne qu’à la frivolité de l’été.
Les flakes ne sont pas trop humides et se transforment facilement en brins qui ne collent pas. En dépit du nez, les premières bouffées révèlent tout de même les typiques caractéristiques des bright virginias : une évidente note citronnée occupe le devant de la scène, sans jamais devenir acide, vu qu’une agréable douceur mielleuse tapisse le palais. Je dois dire que cet équilibre est exemplaire. En même temps des tons plus graves, un plaisant assaisonnement au poivre et des touches de croûte de pain complètent le tableau et empêchent que l’insouciante gaieté du citron ne tombe dans le piège de la superficialité. Là encore je salue l’harmonie que le blender a réussi à instaurer.
Vu que cette harmonie est sauvegardée tout au long du fumage, on ne peut regretter qu’il n’y ait pas de réelle évolution des saveurs, à part dans le final où le tout se concentre et s’approfondit. Du début à la fin, j’apprécie en dehors du remarquable équilibre, les goûts purs et naturels qui ne cherchent jamais à impressionner, mais qui modestement me procurent une heure de plaisir en me prouvant que dans des mains expertes les bright virginias ne doivent pas mordre et peuvent produire un mélange qui, loin de la frivole légèreté, se distingue par sa maturité, par son sérieux et même par son corps robuste.
Une belle réussite.
Afters avec s. Un mot avec deux acceptions : littéralement des après, mais aussi un dessert. Non seulement après un bon dîner, mais aussi par exemple après une discussion houleuse ou une rude journée de travail, ce mélange est censé nous garantir une heure de sereine tranquillité.
Pour ce faire, l’Afters combine des bright et red virginias avec du kasturi, un tabac indonésien cultivé sur l’île de Java. Si ce pétun exotique qui sert avant tout à produire les fameuses cigarettes Kretek au goût de clou de girofle, ne fait pas partie de la panoplie usuelle de tabacs qu’utilisent nos blenders, il faut tout de même noter que quatre mélanges de Cornell & Diehl en contiennent. D’ailleurs Jeremy Reeves, le blender de C&D, considère que le kasturi est l’un des tabacs les plus fascinants qu’il lui est arrivé de goûter. Cependant il ajoute que vu son caractère particulièrement épicé, le kasturi ne peut servir que de condiment et qu’à condition de l’employer dans les justes proportions, il n’apporte pas uniquement le feu du piment mais également une saveur de cigare.
Je dois dire qu’à première vue il me paraît assez paradoxal d’intégrer un tabac fort piquant dans un blend que Synjeco et Tobacco Lifestyle décrivent comme paisible, voire calmant. Cela m’intrigue et me donne envie de tester le blend sans tarder.
Il me suffit d’ouvrir la boîte pour me sentir rassuré. La mixture de brins assez fins n’agresse nullement le nez avec une volée de poivre. Au contraire. Je ne sais pas très bien ce que je sens, mais je crois reconnaître outre une note fumée des odeurs de cube bouillon, de thé, de terre qui chauffe et de pain d’épices. Ce qui est par contre certain, c’est que ce nez forme une entité particulièrement harmonieuse. Et ce tout, loin de rouler des mécaniques, se révèle à mes narines avec discrétion et modestie.
Dans la plupart des pipes, le fumage s’avère une pièce en trois actes. D’abord je découvre les virginias agréablement doux, mais pas sucrés, qui ne sont pas plantureux, mais qui délicatement me mettent en appétit. Ensuite arrive un évident goût de cigare qui se superpose à l’assise des virginias et qui d’emblée enrichit la fumée. Enfin la nature épicée du kasturi se manifeste, non pas avec un percutant filet de tabasco, mais avec une chaleur épicée qui, certes, réveille la fumée, mais alors gentiment, sans la brusquer.
La combustion est régulière et même en adoptant un rythme de fumage lent, il ne faut pas de rallumages répétés. Malgré sa réputation de tabac piquant, le kasturi ne s’attaque jamais à la langue. Quant à la puissance, on se situe dans une bonne moyenne : la fumée a du corps, mais sans aucune lourdeur.
En résume, le Afters fait montre d’une belle évolutivité et finit par combiner l’apport gustatif des trois étapes parcourues en un ensemble parfaitement équilibré et vraiment satisfaisant. Jeremy Reeves soulignait l’importance des justes proportions pour tirer le meilleur du kasturi. Sans conteste Agnieszka, l’épouse de Daniel Schneider, l’a parfaitement compris et est parvenue à nous livrer un blend extrêmement balancé, plaisant et intéressant. Chapeau. Je vais à coup sûr m’en constituer un stock.