Quand Bernard Mathieu, membre de longue date du forum, m’a proposé de m’envoyer quelques échantillons de tabacs brésiliens, j’ai immédiatement accepté, excité à l’idée de découvrir des saveurs inédites pour moi. Il est vrai que j’avais déjà dégusté un seul mélange brésilien, l’Irlandez (Font-ils un tabac ? n°37), mais comme il était fait à base de cavendish, il ne représentait en rien la culture du tabac au Brésil.
Y ayant vécu pendant des années, Bernard sait parfaitement ce que ce pays a à offrir aux pipophiles et notamment quel genre d’herbes les autochtones eux-mêmes y fument. Et ce sont justement quelques-uns de ces authentiques tabacs locaux qu’il m’a invité à déguster. Me voilà parti pour une expérience dépaysante.
En consultant le site web que Bernard m’avait conseillé (Cachimbosfumegantes), je me sentais rassuré : les quatre tabacs qui étaient en route pour la Belgique, n’étaient pas aromatisés. Quelle surprise donc à l’ouverture du colis. Les quatre sachets dégageaient une odeur insistante que j’associais à de l’aftershave de supermarché ou au capiteux parfum d’une matrone à la coiffure grise tirant sur le violet. Vous voyez le genre. En fait, ces odeurs me rappelaient immédiatement celles de certains blends qualifiés de scented en provenance du Lakeland. Ça alors. Il m’était par ailleurs impossible de déterminer si cette odeur s’échappait de tous les sachets ou si l’un des tabacs était tellement odorant qu’au cours du transport il avait fini par contaminer le contenu entier du colis. Quoi qu’il en soit, même avant l’ouverture des sachets, l’affirmation de Cachimbos Fumegantes que ces tabacs ne sont pas aromatisés, me paraissait plus que suspecte. Par contre, j’avais moins de mal à croire une autre assertion, à savoir qu’il s’agit de tabacs naturels qui ne contiennent ni conservateurs, ni humectants, ni aucun autre produit chimique, vu que le site nous met en garde contre l’éventuelle apparition de moisissures. Ces tabacs doivent donc être régulièrement aérés si on veut les conserver dans des bocaux.
Trois des quatre tabacs se présentent sous forme de rope. Quant au quatrième, coupé en tout petits fragments, ce n’est autre qu’un rope haché. Bref, les Brésiliens affectionnent les tabacs roulés en twists de différents formats. Le Jaguari a l’épaisseur d’un rope classique, le Piracanjuba, plus fin, est un pigtail, alors que le Grosso Jurupi pourrait servir à découper des curlies dans le genre de l’Escudo.
Passons à table.
Le nom des tabacs brésiliens se réfère à leur origine géographique. En l’occurrence, le Tietê tient son nom de la rivière qui traverse São Paulo. S’il est facile de trouver des informations sur le Mata Fina, le typique tabac à cigares brésilien servant avant tout à produire des capes Maduro et Oscuro, le tabac à pipe local s’entoure d’un flou artistique que je ne suis pas arrivé à percer. Seule indication dans le descriptif : tabac créole. Fumo crioulo en portugais. S’agirait-il du même tabac que le criollo, le tabac fumé par les indigènes au moment où Colomb mit pied sur l’île de Cuba ? Pas sûr. Ce qui est par contre certain, c’est que c’est le colonisateur portugais qui a introduit la culture intensive du tabac au Brésil. Pendant des siècles le commerce du tabac a même été l’un des piliers du pouvoir colonial portugais.
Si le Tietê est à l’origine un tabac roulé en rope, appelé en portugais Fumo de rolo ou Fumo de corda, moi j’ai reçu un échantillon haché finement. Le tabac est noir à 100%. Les odeurs qui s’échappent du sachet sont franchement déroutantes : des acides volatiles et quelque chose de terreux, mais aussi une odeur de chaussettes sales et un parfum à la Lakeland qui tire sur le patchouli. D’ailleurs, dans son descriptif le site précité lui-même rapproche le Tietê des ropes produits par Samuel Gawith et Gawith & Hoggarth.
Je ne veux pas dénaturer le goût d’une de mes bruyères et je choisis donc une pipe en terre cuite. Le tabac est assez humide et il s’avère qu’il me faudra plusieurs rallumages. D’emblée l’air de famille avec les ropes de Kendal saute aux yeux. C’est aigre-doux, c’est fort mais crémeux, c’est volumineux et rassasiant. Il y a un côté cigare et un côté parfumé, mais heureusement les saveurs sont moins insistantes que le nez. N’empêche que le goût du tabac est déformé par l’aromatisation. A la longue ça me gêne. Cependant, en faisant des pauses, je dois dire que chaque fois que je reprends ma pipe, j’éprouve tout de même un certain plaisir.
Ce n’est clairement pas un tabac pour tous les jours. Il est trop typé pour ça. Je vais de temps à autre m’en bourrer une pipe, mais pas une bruyère, pour terminer l’échantillon, mais je ne me vois pas en acheter. Ce premier voyage gustatif au Brésil finit par m’emmener au Lake District. Or, les tabacs dits scented qu’on y produit ne sont en général pas ma tasse de thé. Ceci dit, si vous êtes fan de ce style, vous pouvez y aller sans crainte parce que dans son genre ce Tietê est objectivement parlant une réussite.
Par ailleurs, il est émouvant de lire que ce tabac est produit depuis plus de soixante ans par un monsieur qui a aujourd’hui 88 ans et qui a consacré sa vie à la culture et au traitement du tabac créole.
Ce pigtail aux couleurs brunes et rousses est produit par le même personnage que le Tietê et ça se remarque : les odeurs sont fort similaires, à cette différence près qu’elles sont plus percutantes. Là on est carrément dans l’univers des tabacs kendaliens les plus parfumés.
Le rope est fort sec et donc dur à découper en rondelles. Il faut nécessairement les hacher finement, sinon la combustion pose problème. En bouche, la similitude avec le Tietê est moins marquée : le tabac me semble plus fort, mais surtout moins rond et moins crémeux. La structure reste aigre-douce, mais avec plus d’acidité et avec l’intrusion d’un goût amer. Je détecte du fruit et des épices, mais le tout est dominé par l’aromatisation qui finit assez vite par me peser. Même en prenant des pauses, je me sens rapidement rassasié, voire un tantinet écœuré. Par contre, le lendemain quand je reprends une pipe entamée la veille, je suis surpris par l’évolution : les saveurs se sont fondues et sont désormais plus rondes, plus harmonieuses et nettement moins marquées par les arômes ajoutés. Maintenant je décèle aussi un évident goût de cigare. Je dois dire que grâce à la delayed gratification technique, la fameuse DGT, je découvre un tabac au goût complexe et équilibré dont je reconnais les mérites. Ayant fait cette constatation, j’ai sorti le tabac de son sachet pour le laisser s’aérer pendant quelques jours. Et voilà que le Piracanjuba Especial s’en est vu transformé. Les arômes se sont en bonne partie évaporés et les saveurs se sont arrondies et harmonisées. Ça reste un tabac costaud qui rappelle le style floral kendalien, mais désormais je ne me sens plus écœuré. Bien sûr, ce n’est toujours pas un tabac qui fait vibrer mon cœur, mais je dois admettre que dans son genre il est bien ficelé.
Contrairement aux deux tabacs précédents, le Jaguari est cultivé et produit par une jeune entreprise établie aux environs de Porto Alegre, la capitale de Rio Grande do Sul. Aux dires du site de vente, ce serait un tabac d’origine orientale qui au cours des années a fini par absorber les saveurs du terroir dans lequel il pousse.
Ce qui frappe de prime abord, c’est la couleur du rope : la cape est toute noire alors que l’intérieur est de couleur kaki aux reflets dorés. Cette fois-ci c’est un arôme aussi inattendu que fascinant qui domine le nez : c’est l’odeur d’une sauce-poisson fermentée comme le Nuoc Mam vietnamien ou le Nam Pla thaïlandais. Ça alors !
Franchement, l’idée d’un tabac qui a le goût de la sauce-poisson ne m’enchante guère. Mais après l’allumage des morceaux de rope à l’humidité parfaite, je suis agréablement surpris. Rien à voir avec le nez. La base est une fois de plus aigre-douce, mais l’aromatisation est beaucoup plus discrète que dans les tabacs précédents. Et c’est pareil pour la puissance. Bref, là on s’approche de nos tabacs quotidiens. Et pas de n’importe lesquels. Vu les saveurs difficiles à décrire, mais fines, délicates et espiègles, je n’ai aucun mal à croire qu’il s’agit effectivement d’une herbe aux origines orientales.
L’odeur de sauce-poisson pouvant très bien être le résultat de la fermentation du tabac, je suis prêt à accepter que le Jaguari ne soit pas aromatisé. Du coup, avant d’avoir dégusté le dernier tabac des quatre, c’est sans conteste mon favori.
Malgré son nom, la maison qui produit ce tabac n’est pas établie à Arapiraca, la capitale brésilienne de la production de tabac située à plus de 2100 km de São Paulo, mais à Bebedouro, à 400 km de la métropole. Cela ne doit pas étonner puisque Arapiraca n’est pas uniquement un toponyme, mais également le nom d’une variété traditionnelle de tabac brésilien. Le terme Jurupi de son côté désigne un type de rope fait avec des feuilles d’Arapiraca.
J’ai consciemment choisi de déguster ce Jurupi en dernier parce que Bernard Mathieu m’avait mis en garde qu’il cogne fort. En effectuant quelques recherches, j’en comprends la raison : l’Arapiraca n’est pas une variété de la Nicotiana Tabacum, mais de la Nicotiana Rustica, ce tabac sauvage dont le taux de nicotine peut être jusqu’à neuf fois supérieur à celui de nos herbes sélectionnées, croisées et améliorées.
Le rope XXL d’un diamètre de 4cm est presque entièrement noir. Des quatre tabacs testés, celui-ci dégage le moins de parfum. C’est la première fois que je sens vraiment du tabac. Ceci dit, quand je le découpe, je détecte tout de même d’autres odeurs : une note florale, une vague note de sauce-poisson et, par moments, une odeur sur laquelle je n’arrive pas à mettre le doigt, mais qui me rappelle la viande brûlée. Le rope étant souple et passablement humide, j’arrive facilement à en découper de beaux médaillons. Par contre, à cause de ce degré d’hygrométrie élevé, il me faut pas mal de rallumages. Mais quand c’est parti pour de bon, je me régale. Voilà un tabac puissant, rassasiant, bourré de goûts aigre-doux, salins et terreux. Enfin un tabac qui goûte le tabac sans interférence de saveurs ajoutées. Il ne m’arrive pas tous les jours d’être impressionné par un tabac, mais là je suis épaté par tant de rondeur et d’onctuosité.
Bernard a raison : c’est effectivement du lourd, mais pas pour autant du balourd. Les sucres et les acides sont parfaitement équilibrés, les saveurs sont sombres et profondes sans devenir pesantes, et le velouté crémeux de la fumée arrive à amortir l’assaut de la vitamine N. En tout cas pour moi et à condition de ne pas le fumer l’estomac vide. Parce qu’il est évident que ceux qui inhalent et ceux qui sont frileux devant une forte dose de nicotine, ont intérêt à s’abstenir.
Ce tabac se trouve aux antipodes du Jaguari : alors que celui-ci recherche une discrète finesse, le Jurupi est une bombe qui se rapproche très fort des meilleurs ropes non-aromatisés de Kendal. Je ne vous le cache pas : je suis fan au point de vouloir m’en constituer un stock.
Au terme de cette dégustation, je trouve étonnant que dans nos contrées les ropes brésiliens soient totalement ignorés. Le Brésil est pourtant le plus grand exportateur de tabac brut au monde et en 2025 pas moins de 41% de cette exportation est parti en destination de l’Europe. Cela étant, Il est incompréhensible pourquoi quasiment aucun produit fini n’arrive dans nos ports. Et c’est dommage, parce que les échantillons testés m’ont prouvé que le tabac à pipe brésilien a manifestement sa propre personnalité bien marquée, ce qui fait que s’il était disponible sur nos marchés, ce serait un enrichissement pour nous tous. D’autant plus que les quatre ropes dégustés ne représentent qu’une fraction des twists produits au Brésil. Pour preuve voici, sans prétention d’exhaustivité, une dizaine d’images d’autres ropes brésiliens. Vous l’aurez compris : le Brésil est pour nous une terra incognita qui mérite d’être découverte.
Depuis peu, il faut tout de même nuancer ma conclusion. En effet, depuis l’année passée le producteur brésilien Tabacco Way, une jeune entreprise de taille modeste, livre à Tabac Benden en Allemagne et à Urs Portmann en Suisse une gamme de tabacs à pipe commercialisée sous le nom de marque Doctor Pipe. Si Tabac Benden ne propose que huit mélanges qui sans exception sont faits avec des variétés de tabac classiques, Urs Portmann offre à sa clientèle le choix entre quarante-six tabacs, dont plusieurs ropes et des mélanges contenant des tabacs locaux comme l’Arapiraca, l’Amarelinho ou le Poço Fundo. (Pfeifentabak online Urs Portmann). Pour en savoir plus sur le producteur et sur la nouvelle marque, vous pouvez consulter ces pages : Doctor Pipe et Tabac brésilien : Doctor Pipe démarre en Suisse.
Reste à savoir si l’arrivée de cette première marque brésilienne sur nos marchés restera une bizarrerie ou si elle annonce le début d’un raz de marée.