Thomas Darasz, le successeur de Herbert Motzek, est de toute évidence un blender qui ne se repose jamais sur ses lauriers. Chaque visite au site de Tabak aus Kiel nous réserve des surprises parce que la gamme de tabacs disponibles évolue continuellement. Cela peut être frustrant pour celui qui veut repasser commande de blends testés et approuvés par le passé et qui constate qu’ils ont disparu du catalogue. En revanche, une visite au site nous permet à chaque fois de découvrir de nouvelles créations. Par ailleurs, une autre surprise, pleinement positive celle-là, c’est que désormais Thomas Darasz ne nous livre plus ses tabacs en vrac mais en boîtes de 100g.
Ma dernière commande datait de 2019. Après avoir testé à l’époque trois douzaines de mélanges, j’en étais venu à conclure que Darasz était un blender immature. Certes, il lui arrivait de concocter des blends parfaitement réussis et en plus il faisait montre d’une créativité débordante en proposant des tabacs qui sortaient complètement des sentiers battus, mais en même temps il sortait trop de mélanges qui à mes yeux n’avaient aucun intérêt. Et puis, il sautait aux yeux qu’il n’était pas encore un blender accompli : une partie de sa production se détériorait après quelques mois de conservation et, ô horreur, certains blends se mettaient même à moisir.
Afin de vérifier si Thomas Darasz maîtrise désormais mieux son métier, j’ai commandé sept mélanges de la gamme naturbelassen qui en 2019 n’avaient pas encore vu le jour. A commencer par le Viing’s Hair. Non, ce n’est pas une faute de frappe : c’est bien Viing en non pas Viking. Selon le descriptif, il s’agit de virginias rouges et oranges âgés pendant cinq ans, infusés au rhum, pressés et découpés en bandes de broken flakes. Je me demande pourquoi Darasz parle de broken flakes, parce que dans ma boîte je découvre un long rouleau de flake qui, certes, n’est pas densément pressé, mais qui conserve tout de même sa forme de flake.
Je ne sais pas comment ça se fait, mais la plupart du temps je suis incapable de sentir le rhum dans les mélanges qui prétendent en contenir. Cette fois ne fait pas exception. En revanche, je sens clairement du foin et en moindre mesure du pain. Les deux photos ci-jointes faites par le blender ne correspondent pas au contenu de ma boîte : je découvre un mélange de teintes dorées, orangées et brunes. Il est facile de déchirer un morceau de flake et de le transformer en brins. Comme le degré d’humidité n’est pas excessif, je peux immédiatement procéder au bourrage.
Etant donné que sur le site de TAK le Viing’s Hair a obtenu cinq étoiles et des revues fort élogieuses et qu’en plus j’avais appris qu’un membre du forum le portait aux nues, je m’attends à une expérience profondément satisfaisante.
J’attends toujours.
Des virginias rouges et orange vieillis pendant cinq ans, ça devrait garantir de la rondeur et de flatteuses saveurs de VA doux et fruité. Or, ce que je goûte n’a strictement rien de fruité. Et c’est pareil pour les autres saveurs qu’on peut associer au VA : je ne détecte pas de foin, pas de pain, pas de pâtisserie. En vérité, je ne ressens que la carcasse d’un blend : de l’aigre-doux ou plutôt de l’AIGRE-doux et du piquant. Et cette structure est déséquilibrée parce qu’il manque de sucre pour adoucir les acides. Par conséquent, même si je ne peux pas parler de morsure, la sensation en bouche est vraiment désagréable. Et comme c’est un tabac sans aucune évolutivité, cette sensation de chaleur, d’aigreur et de piquant perdure jusqu’à la fin.
Il est vrai que dans une petite minorité de pipes le Viing’s Hair s’est montré moins agressif et que dans une seule pipe, à savoir une grosse écume à tige en bambou de Fikri Baki, les sucres sont arrivés à dompter les acides, mais même dans ces moments où la fumée a gagné en rondeur, les virginias sont restés sans voix.
Il saute donc aux yeux que la qualité des tabacs laisse sérieusement à désirer. Et dire que des virginias rouges sont censés être complexes et bourrés de goût. Ah, les virginias rouges de McClelland !
Le Viing’s Hair n’est pas infumable. Pour preuve, j’ai terminé la boîte de 100g. Mais c’est de toute évidence un mélange qui peine à procurer du plaisir au fumeur. Vu les commentaires élogieux, c’est la douche froide. Tirez-en une leçon : ne faites jamais aveuglément confiance aux dégustateurs qui écrivent des revues. Moi inclus.
Il n’y en a pas énormément, des mélanges de virginias et d’orientaux sans latakia. En plus, celui-ci a la particularité que les tabacs ont été maturés dans des fûts à whisky. Bref, ce blend est suffisamment original pour me rendre curieux.
Les teintes sont claires et la coupe est celle d’une mixture classique. Au nez je ne distingue pas les tabacs d’Orient. Ce que je sens me rappelle certains Irish blends qu’il m’arrivait de fumer quand j’étais débutant : une flatteuse combinaison de fruit, d’épices plus aromatiques que piquantes et de vagues odeurs de whisky. On est là à la limite d’un nez d’aro.
A peine l’allumage terminé, la fumée se met à me mordre la langue. Ça fait un bail que je n’ai ressenti ça aussi rapidement et ça me coupe immédiatement l’appétit. En plus la fumée est désagréablement acide et amère. Elle m’assèche les muqueuses en un tour de main. Niveau goût, c’est tout aussi dramatique. Les virginias manquent de suavité et produisent un goût impur dans lequel je ne reconnais aucune saveur qu’on peut associer au virginia. Quant aux herbes d’Orient, pourtant si aromatiques, je ne les décèle aucunement. Le goût que perçois par contre parfaitement bien, c’est celui de la cendre.
Quand je dépose ma pipe à mi-chemin, j’ai un insistant goût sale en bouche. Beurk. Je reprends tout de même le fumage, mais rien ne change. Je ressens le besoin urgent de me brosser les dents.
Affaire classée. Poubelle.
Franchement, je me demande quel maso peut apprécier ce genre d’horreur. Ce n’est pas une question de goût personnel. Non, c’est tout simplement un blend complètement raté. Je préférerais encore fumer du Clan. C’est vous dire !
Maturé pendant dix ans dans sa boîte, ce blend de virginias rouges me procurera à coup sûr quelques moments de délectation. Le plaisir doit commencer avec le pschitt prometteur des gaz de fermentation qui s’échappent au moment où je tire la languette, mais la boîte reste muette. Tiens donc.
Je découvre une mixture de diverses coupes qui exhibe différentes teintes de brun, mais également ici et là un fragment noir. Bizarre pour des virginias rouges non étuvés. Y aurait-il une pincée de cavendish ? Ou peut-être même de latakia ? Le nez ne me permet pas de trancher : je ne sens ni grillé ni fumé. Ça m’intrigue et je décide donc de faire quelques recherches. Voilà que je tombe sur un article du blog de Greg Pease dans lequel il avoue avoir intégré dans le Laurel Heights une infime dose de latakia chypriote mais sans en avoir fait mention dans le descriptif sur la boîte. Il explique également la raison de cette omission : il ne voulait pas chasser les amateurs purs et durs de virginia qui ont tendance à ne pas apprécier la présence de latakia dans leurs blends. Voilà, l’énigme est résolue.
Le temps a permis aux ingrédients de fondre leurs arômes en un tout où un fruité discret et une combinaison de boisé/terreux s’entremêlent avec une note alcooleuse et des acides volatiles qui ont une légère senteur d’acétone. Ce n’est pas un nez qui impressionne comme le ferait un blend de virginias rouges de McClelland, mais il est assez complexe et plutôt agréable.
Les premières bouffées séduisent d’emblée : une généreuse dose de sucre, des acides nobles et polis, un fruité sur l’écorce d’orange d’ailleurs mentionné dans le descriptif de Pease, du poivre blanc, de la terre qui chauffe et un petit goût de cuir dû au passager clandestin. Même si la fumée n’a pas le velouté des grands virginias rouges étuvés, elle est tout de même fichtrement bonne.
Par la suite le poivre se fait plus piquant pendant que les acides gagnent en ampleur au détriment de la sucrosité des débuts. En même temps la fumée produit plus de chaleur, non pas parce qu’elle fait chauffer les pipes, mais parce qu’elle véhicule une chaleur en bouche comme en produisent les alcools forts. Bref, la plaisante suavité fait volte-face : désormais la fumée montre un visage passablement agressif. Ceci dit, niveau vitamine N on reste dans une bonne moyenne.
Après cette métamorphose la structure et les saveurs restent constantes. Je dois dire que je le regrette. Si l’introduction m’a enthousiasmé, la suite moins fruitée, moins caressante, mais au contraire plus acerbe et plus piquante me fait désenchanter. De la part de virginias rouges âgés pendant une décennie, je m’attends à plus de rondeur et d’opulence. Une fois de plus il saute aux yeux que les virginias dont se sert Cornell & Diehl, le producteur des mélanges de Pease, n’arrivent pas à la cheville de ceux qui faisaient la gloire de McClelland.
Sur Tobaccoreviews JimInks, pourtant pas exactement le plus sévère des dégustateurs, n’a décerné au Laurel Heights que deux étoiles sur quatre. Je crois que c’est un score justifié.