Littérature

mémoires d'un rat

Les Mémoires d'un rat 1914-1918

Pierre Chaine, 1916

Je crois qu'il est bon qu'un chef sache fumer la pipe. Il s'en trouvera bien et sa troupe aussi. S'il n'est pas fumeur, qu'il apprenne. Le secours qu'il en retirera à l'occasion vaut bien quelques nausées.

Le tabac est un lien si puissant entre les hommes qu'il serait maladroit de négliger son influence. Les fumeurs forment une sorte de communauté dont les statuts, pour n'être pas écrits, n'en sont pas moins respectés. C'est une religion qui a ses rites dont le plus touchant est la communion du feu. La cigarette à bout d'or fraternise avec le mégot. L'officier et le soldat se rapprochent dans ce geste spontané. C'est une sorte de poignée de main qui ne porte pas atteinte à la discipline.

Certains officiers, non fumeurs, croient pallier cette infériorité en distribuant des paquets de tabac. Mais la reconnaissance qu'on leur en garde ne vaut pas la subtile camaraderie qui se noue entre les adeptes d'une même passion.

La cigarette toute de légèreté, d'insouciance et de crânerie, peut convenir aux jeunes sous-lieutenants. Pour las caporaux, la pipe plus grave et plus réfléchie s'impose. Il existe d'ailleurs, pour préférer la pipe, des motifs sentimentaux. Sa permanence lui confère une sorte de personnalité ; on la quitte et on la retrouve ; elle s'améliore ou se gâte par l'usage plus ou moins savant qu'on en fait ; des souvenirs s'amassent dans son fourneau et elle devient une amie silencieuse que la coutume autorise à baptiser. Celle de mon maître s'appelait "Joséphine" qui est le prénom de Mme Juvenet.

C'est surtout dans les heures de crise que la pipe est précieuse. Sa silhouette ventrue évoque la digestion au coin du feu, la quiétude de l'esprit, le mépris des contingences. Culottes une pipe est une occupation associée à des états d'âme d'ordinaire si paisibles que le seul geste du fumeur suffit à lui rendre son calme, par la même raison qu'un batteur de tapis se trouve dans une disposition voisine de la colère.

Dès qu'il se sentait envahir pas l'émotion, Juvenet tirait sa pipe et la bourrait méthodiquement. Après quelques bouffées, le charme opérait; ses gestes placides avaient apaisé ses nerfs.

Que n'avais-je pas une pipe moi aussi !... A défaut de cet ustensile et pour imiter mon maître, j'avais pris, faute de mieux, l'habitude inélégante de chiquer ses vieux culots ; et je m'en trouvais bien.

Jeunes recrues, essayez la recette de Juvenet. Vous y gagnerez d'abord sinon une belle attitude au feu, du moins un maintien qui dissimulera votre malaise. Rien de tel pour les acteurs débutants que le secours d'un accessoire avec lequel ils peuvent occuper leurs mains.

Il arrivera peut-être que vous brûliez votre pipe en tirant dessus trop nerveusement, mais le principal, n'est-ce pas, c'est de ne pas la casser ?

Ceux de 14

Maurice Genevoix

Le jus avalé, nous nous sommes assis, Porchon et moi, au pied d'un platane énorme, le dos contre le fût lisse, mes fesses entre deux racines moussues. Nous avons coupé une grosse branche de merisier, et nous avons essayé de fabriquer une pipe. “Nécessité mère d'industrie“, voire de l'industrie des pipes. Encore y faut-il quelque habileté.

Bernadet, le cuistot, a réussi un chef-d’œuvre : tuyau percé droit et tirant bien, fourneau profond à paroi lisse. Même, il a sculpté dans le bois une face camarde, avec d'énormes yeux à fleur de tête, et une barbe effilée, agressive, lancée en avant comme une proue.

Porchon, à force d'application volontaire (il est écarlate et ses veines saillent sur son front), obtient des résultats non décisifs mais encourageants : son morceau de bois s'évide, se creuse, prend décidément figure de pipe.

Moi, j'ai déjà fait éclater deux ébauches, en me donnant lâchement pour excuse que le bois de merisier est dur et que mon couteau ne coupe pas.

Non lassé malgré mes échecs, je commence une nouvelle tentative, lorsqu'un sifflement accourt vers nous, brisé net par le fracas de trois marmites explosant à la fois : trop court ! D'autres sifflent, passent sur nous ; et trois panaches de fumée noire surgissent du sol éventré, cent mètres derrière, hors du bois : trop long ! Encore la stridence d'une rafale.

C'est moins brutal : elles vont loin. Nous les voyons éclater sur la droite, déracinant quelques petits sapins qui sautent en l'air avec les mottes de terre et les éclats. En avant ; en arrière ; à droite. C'est fatidique. Nous nous levons, mettons sac au dos, et marchons vers la gauche, sans hâte, à travers les taillis.