Font-ils un tabac ? n°123

par Erwin Van Hove

18/11/21

Pfeifen Huber, Kurt Eisner

Un mélange comme le Rainer Barbi Memorial Blend fait dans un style qu’aurait apprécié feu der Kaiser de la pipe allemande, c’est un hommage que je comprends. En revanche, des tabacs commémoratifs en l’honneur de personnages ou d’événements historiques sans aucun rapport avec la pipe, je n’en vois pas l’utilité. Dan Pipe par exemple distribue des mélanges qui sont censés commémorer un exploit militaire de George Washington ou le légendaire midnight ride de Paul Revere. Ca fait forcé, non ?

Tout en étant de la même trempe, le Kurt Eisner va plus loin. Quand le propriétaire d’un blog bavarois, un marchand de tabac bavarois et un blender bavarois se réunissent pour concocter un nouveau mélange pour célébrer le centenaire de la fondation de l’Etat libre de Bavière et pour commémorer le révolutionnaire bavarois qui en a été le premier ministre-président avant de finir assassiné par un aristocrate bavarois, non seulement je suis là encore frappé par la futilité de l’exercice, en plus l’évident esprit nationaliste qui suinte à travers les pores de ce projet, me met plutôt mal à l’aise. Soit. Le Kurt Eisner est donc le résultat d’une collaboration entre le Pfeifenblog.de, Hans Wiedemann de HU-Tobacco et Pfeifen Huber. D’ailleurs, le mélange est vendu en exclusivité par ce célèbre commerce munichois.

Curieux, je me demande quels ingrédients inattendus, quelles combinaisons inédites, quels traitements novateurs ont pu être employés dans un tabac créé pour célébrer un révolutionnaire. Quand je découvre la composition du blend, je suis d’emblée déçu. Ce mélange est aussi révolutionnaire qu’une paire de savates : du ready rubbed VA, du burley. Excusez-moi de bâiller. Le Pfeifenblog justifie ce choix : les compères bavarois ont voulu créer un tabac qui plaise au plus grand nombre. Très révolutionnaire comme esprit !

Au fond je me contrefiche de Kurt, de la Bavière et du trio chauvin. Reste un mélange qui sur papier devrait être dans mes cordes. Passons donc à la dégustation. Je découvre un tabac assez uniformément brun qui a clairement été pressé, puis transformé en brins et en morceaux de broken flake. Côté arômes, c’est tout en finesse. De la croûte de pain, quelques brins de foin, une touche de terre. Mais en sourdine. Quant au burley, je ne détecte ni noisettes ni chocolat.

Le tabac est suffisamment sec pour en bourrer une pipe sans tarder. Il ne me faut pas beaucoup de temps pour me rendre compte que c’est le genre de mélange qui ne me fait ni chaud ni froid. Ils ont voulu plaire au plus grand nombre. En réalité, ils n’offusquent personne. Ce n’est pas la même chose. Ce n’est clairement pas un tabac qui flatte ou qui charme, c’est plutôt un tabac qui laisse indifférent.

Remarquez qu’il est bien fait : il se consume gentiment, il fiche la paix à votre langue, il n’est ni puissant ni faiblard, il est parfaitement naturel et entre des sucres fort discrets et des acides civilisés, il est équilibré. Les saveurs correspondent au nez : pain, foin, terre. Exprimées timidement. S’y ajoutent des épices claires et nettes mais jamais incisives. Et puis tout de même, par instants, un goût de burley qui me rappelle très vaguement, l’Edgeworth. Mais tout ça manque tellement de carrure et d’envergure que je reste sur ma faim. Le Kurt Eisner tend à confondre finesse avec insipidité. Non, ce n’est pas le mot exact. C’est plutôt du minimalisme monotone.

Le Kurt Eisner n’est pas un mélange raté. De là à dire que c’est une réussite… C’est surtout un blend sans évidents défauts, mais en même temps sans mérites particuliers. Vu son caractère modeste et réservé et son fumage qui ne nécessite aucune attention, on pourrait le qualifier de all day smoke. Personnellement, je serais moins indulgent. Pour moi, c’est un tabac qui manque cruellement d’intérêt. Et comme hommage à un révolutionnaire, ce timide petit bourgeois est loin de faire l’affaire.

Amphora, Kentucky

Depuis que Mac Baren a acquis la marque Amphora, les Danois en ont élargi la gamme en sortant trois nouvelles créations : le Virginia (Font-ils un tabac ? n°64), le Burley (Font-ils un tabac ? n°104) et le Kentucky. Cette série permet aux débutants et aux fumeurs d’aros désireux de s’essayer aux tabacs naturels de découvrir les caractéristiques de trois variétés de tabac. Une excellente idée.

Il faut dire qu’en proposant à la clientèle d’Amphora un mélange qui met en exergue le dark fired kentucky, Per Jensen s’est montré courageux. Parce que cette variété foncée de burley fumé comme l’est le latakia, contient très peu de sucres et possède donc une nature passablement austère, voire acerbe. Par contre son caractère fumé est moins prononcé que celui du latakia. Comme je suis d’une part fan du kentucky et que d’autre part Mac Baren nous a prouvé à maintes reprises fort bien maîtriser l’utilisation de cette variété de tabac, c’est avec plaisir que je m’apprête à tester ce mélange qui combine le DFK avec une prise de virginia.

Il sort de la pochette de longs broken flakes épais et très foncés avec ici et là un fragment brun clair. Il est évident que Per Jensen n’a pas lésiné sur le kentucky. D’ailleurs le nez le confirme : viande fumée, feu de camp, barbecue, vinaigre. Pourtant, même si je ne détecte pas d’arômes de virginia, je sens que quelque chose arrondit les angles du dark fired. C’est un nez qui exprime bien le typique caractère du kentucky, mais qui, en même temps, est agréable et appétissant. C’est prometteur.

Pour bourrer une pipe, les broken flakes sont trop volumineux. Mieux vaut les malaxer au préalable. Il est possible ensuite de les allumer sans tarder, mais une petite heure d’aération me semble plus indiquée.

D’emblée je découvre d’authentiques saveurs de dark fired kentucky qui tiennent les promesses du nez, mais en même temps je note que Jensen les a édulcorées. Ça fera peut-être grogner les puristes, mais je comprends très bien qu’il a décidé d’adoucir l’âcreté naturelle du kentucky pour ne pas hérisser le poil des Amphoraphiles. En tout cas, il l’a fait avec doigté, ce qui fait qu’il nous propose une version plaisante et flatteuse du kentucky. Les saveurs fumées et torréfiées sont bien mises en évidence, mais pas l’acidité et l’amertume qui d’habitude les accompagnent, parce qu’une agréable douceur sous-jacente les contrebalance fort efficacement. Je ne crois pas que cet effet adoucissant soit dû au virginia, mais plutôt à un dopage au sucre. Le virginia, je le sens plutôt que je le goûte, mais il est bien là pour apporter de la chair au blend. Quant au kentucky, il ne se borne pas à verser dans l’empyreumatique, mais il développe également des notes boisées et terreuses, et même de temps à autre un petit goût de noisette grillée.

Ce qui frappe surtout, c’est l’intime collaboration entre les deux variétés de tabac qui résulte en un tout harmonieux, passablement rond et assez crémeux. Cet ensemble réussi, on le découvre surtout à partir de la deuxième moitié du bol quand le virginia fait davantage sentir sa bienveillante présence et que les saveurs fumées occupent moins le devant de la scène.

Pour le reste, on ne peut pas vraiment parler d’évolutivité. Ceci dit, je n’ai aucune raison de m’en plaindre. La fumée a atteint un parfait équilibre entre sucres et acides, les saveurs sont bien définies, la vitamine N est présente mais jamais pesante, la fumée n’a rien d’agressif et la combustion est lente et sûre. Tout baigne.

Certes, le Kentucky d’Amphora ne vise pas à présenter le kentucky dans sa version pure nature qui peut être un tantinet brut de décoffrage. Il nous en propose au contraire une version grand public. Mais je dois dire que c’est tellement bien fait que je tire mon chapeau. J’ose donc recommander ce modeste Amphora même aux pipophiles blasés qui d’habitude ne s’intéressent pas aux tabacs en pochettes.

Samuel Gawith, Bothy Flake

Je me demande ce qui m’a pris d’acheter un mélange aromatisé au whisky. Me reviennent en mémoire mes premiers pas tâtonnants dans l’univers du tabac à pipe quand il m’est arrivé d’essayer plusieurs blends au whisky, d’abord de marques populaires comme Alsbo et Borkum Riff, ensuite de maisons plus sérieuses comme Davidoff et Mac Baren. Dans le meilleur des cas, ils me laissaient de marbre, mais en général ils m’écœuraient ferme. Depuis, j’ai donc soigneusement évité ce genre d’aro.

Pourtant il existe manifestement une clientèle pour ce genre de produit. Quand je tape whisky dans le moteur de recherche de Tobaccoreviews, j’obtiens une liste de 222 tabacs. Parmi lesquels une bonne douzaine de blends en provenance de Kendal.

Le Bothy Flake a été créé pour le pipe club de Kearvaig en Ecosse, ce qui explique d’emblée l’aromatisation au Highland whisky. Pour le reste, il s’agit aux dires de Gawith d’un tabac pressé en flakes composé de virginias et d’un soupçon de latakia chypriote. Après avoir ouvert la boîte, j’ai du mal à le croire : la couleur dominante est l’anthracite et l’une des odeurs les plus évidentes, c’est celle d’un feu de camp, voire de pneus brûlés. Ceci dit, quand je défais les flakes passablement humides, je découvre tout de même diverses teintes brunes. Et puis, même avant d’avoir ouvert l’emballage en papier, je sens non pas du whisky mais un arôme surprenant que j’associe immédiatement à celui de bonbons au goût de poire ou de conserves de poires au sirop. L’honnêteté m’oblige cependant d’ajouter que sur Tobaccoreviews, strictement aucun dégustateur n’a fait état d’une odeur de poire.

Pour transformer les flakes épais en broken flakes bourrables, il faut un peu de patience. Une heure de séchage n’est pas un luxe, mais je dois dire que même sans aération, le tabac se consume sans nécessiter des rallumages fréquents.

Je m’y attendais et ça se confirme : l’affirmation que le blend ne contient qu’a hint of latakia est à prendre avec un grain de sel. Parce que dès les premières bouffées, le tabac chypriote fait clairement sentir sa présence en s’exprimant davantage sur la tourbe et le cuir que sur le fumé pur et dur. Remarquez que ça ne veut pas dire qu’il domine. D’une part il est dès les premières bouffées enveloppé dans une douce couverture de virginias dodus, d’autre part le côté poire du nez est fidèlement repris en bouche. Désormais, force m’est de conclure que ce goût que j’associe à des bonbons à l’essence de poire, doit être apporté par un Highland dram fruité ou par une concoction chimique censée imiter le whisky.

Très rapidement le Bothy Flake trouve un équilibre qui permet aux trois composants de s’exprimer en harmonie. Ce tout est aigre-doux, terreux et tourbé, gentiment épicé et artificiellement fruité. La combinaison latakia/fruit est certes insolite mais ne me déplaît pas, même si le goût de poire me fait penser à une essence chimique. Comme à l’accoutumée chez les blenders du Lakeland, ce sont les virginias qui se distinguent par leur douce maturité et par le velouté de leur fumée. Par ailleurs, le tabac se consume lentement et les saveurs restent très stables pendant le fumage entier. Même le goût de poire est présent du début à la fin. Niveau puissance, personne n’a rien à craindre. Pas non plus de risque de tongue bite : les virginias sont particulièrement bienveillants.

Comme mélange anglais VA/latakia, le Bothy Flake est passablement déroutant. Comme aro, il est réussi : le fruité est bien intégré dans l’ensemble et entretient un dialogue intéressant avec les tabacs. Bien sûr, le Bothy n’est pas exactement ma tasse de thé, mais ça ne m’a pas empêché de l’avoir fumé avec un certain plaisir.

Si vous vous demandez quel est le rapport entre le blend et la photo sur la boîte, la réponse est fort simple : il s’agit d’une photo d’une maisonnette (bothy) située à Kearvaig. Il semblerait d’ailleurs que cette bothy soit une attraction touristique : Kearvaig Bothy*.