Littérature

Les Fumeurs

l'Indépendant, 1857

le fumeur>
Quoiqu'en dise Aristote et sa docte cabale,
Le tabac est divin et n'a rien qui l'égale,
Et par les fainéans pour fuir l'oisiveté,
Jamais amusement ne fut mieux inventé.

Il faut avouer, que Sganarelle ou plutôt Corneille a poussé loin la licence poétique , en faisant contrôler les vertus du tabac par Aristote qui vivait près de deux mille ans environ avant que cette plante fut connue en Europe.

Quoi qu'il en soit, le tabac s'est impatronisé dans le monde entier. Il ne s'agit plus de savoir s'il est utile ou nuisible. La majorité s'est prononcée en sa faveur, et ceux qui voudraient en proscrire l'usage prêcheraient dans le désert.

Quoi qu'il en soit, le tabac s'est impatronisé dans le monde entier. Il ne s'agit plus de savoir s'il est utile ou nuisible. La majorité s'est prononcée en sa faveur, et ceux qui voudraient en proscrire l'usage prêcheraient dans le désert.

Bien au surplus ne prouve davantage la bizarrerie des choses humaines que l'histoire du tabac. Une plante ignorée du monde entier, si ce n'est de quelques sauvages de l'Amérique, est apportée en Europe, et aussitôt elle change la face des mœurs, des habitudes de cette partie du monde : elle crée une jouissance de plus, un besoin de première nécessité pour un grand nombre de ses habitants. Les gouvernements, habiles à profiter de ce qui peut augmenter les impôts, assoient sur ce fragile végétal leur meilleur revenu, et le monde se trouve ainsi tributaire d'une plante acre et puante.

Ce n'est assurément point sous le rapport botanique et médical que nous avons le dessein d'examiner le tabac. Qu'il nous suffise de dire que ce fut vers l’an i56o quc cette plante, originaire de Tabago, 1 une des Antilles, fut apportée de Portugal en France par Nicot, ambassadeur de François II. Nous ajouterons que la nature, comme si elle avait prévu l'immense usage que l'on devait faire de cette plante, lui donna des moyens de reproduction extraordinaire. Linnée a compté qu'un seul pied de tabac contenait plus de quarante mille graines. Les mathématiciens ont calculé que si chaque semence profitait, ainsi que celles qui en proviendraient, la surface de la terre suffirait à peiné pour contenir tous les plants de tabac en végétation à la quatrième année.

Outre l'usage qu'on en fait quelquefois en médecine, le tabac est employé de trois manières par les amateurs : en poudre pris par le nez, en feuilles mâché, c'est ce qu'on appelle chiquer, et fumé au moyen d'une pipe ou d'un cigarre.

Les serviteurs de Mahomet, les Hollandais, tous les peuples des contrées septentrionales sont fort partisans de la pipe, et pour ne parler que des Français, nous dirons que c'est dans les départemens du nord que l'on compte le plus de fumeurs.

Ce n'est point une petite affaire pour le véritable amateur que de fumer une pipe de tabac : chaque circonstance de cette opération, si simple en apparence est par lui examinée avec la plus grande attention. Le tabac doit être de premier choix; vient ensuite celui de la pipe. Le caprice y entre pour beaucoup. Les uns se servent d'une simple pipe en terre du prix le plus modeste. D'autres recherchent des pipes du plus haut prix, parmi lesquelles, celles en écume de mer tiennent le premier rang. J' ai vu chez un maréchal de France, grand fumeur, un immense panneau en velours vert couvert de pipes étalées avec un ordre parfait et d'une valeur considérable.
Plusieurs de ces pipes avaient été offertes au maréchal par des villes conquises, qui ne les donnaient sans doute qu'en fumant.

Les pipes, outre la matière qui les compose, sont encore susceptibles d'acquérir des qualités que les fumeurs seuls savent apprécier et qui en augmentent singulièrement la valeur. Une pipe fumée sans précaution, n'est tout simplement qu'une pipe qui n'a pas plus de prix que celle qui sort de la boutique du marchand. Mais parlez-moi de ces bonnes pipes bien culottées par un fumeur habile. Ce sont celles-là qui sont recherchées ! C'est dans ces pipes que l'on trouve ce bon parfum tant soit peu empyreumatique si prisé des véritables gourmets.

Mais il n'est pas donné à tout le monde de bien culotter une pipe. C'est un art tout entier hic opus hic labor, et les précautions à prendre pour conduire à un si aussi heureux résultat, sont trop longues et trop minutieuses à décrire, pour qu'on puisse les indiquer ici.

La nature du feu qui doit allumer le tabac, n'est pas non plus indifférente, l'un se sert d'un morceau de papier enflammé ; à cet autre il faut une allumette, celui-ci aux sens grossiers, se contentera du feu de charbon de terre, celui-là n' allumera sa pipe avec délice qu' à un couvert de braisettes de bois conservées dans une cendre bien douce, ou la pelette officieuse emplie au foyer d'un cabaret.

Les fumeurs peuvent mettre plus ou moins d'élégance, plus ou moins de gravité dans la manière de fumer une pipe. Il y en a qui se contentent d'aspirer tout simplement la fumée du tabac, d'ouvrir la bouche pour la laisser échapper, et d'ôter la pipe pour expulser l'excès du fluide salivaire sécrété avec abondance par l'action irritante du tabac. D'autres y mettent plus de prétentions. Chez celui-ci, c'est avec une certaine grâce, une manière toute fashionable que se font ces diverses opérations qui paraissent tort simples au premier aspect. Voyez le fumeur élégant; il retirera sa pipe de sa bouche, la tiendra dans ses doigts avec une dextérité particulière, il fera claquer ses lèvres avec un bruit qui excitera l'attention des personnes qui seront auprès de lui, enfin l'expulsion salivaire offrira au fumeur distingué l'occasion de ne pas imiter servilement la route battue par le commun des fumeurs.

Pour beaucoup d'habitans des villes, la pipe est souvent une simple distraction. Pour presque tous les habitans des campagnes, c'est un besoin, un besoin d'autant plus impérieux que ses jouissances sont moins variées que celles des villes. Un villageois fumera dix pipes par jour et consommera deux onces de tabac. Sa pipe ne refroidira pas. Si un habitant de la campagne assiste à un repas qui se prolonge quelques heures, il quittera au beau milieu du dîner pour aller allumer le tabac, il se mettra au lit la pipe à la bouche, et si les fatigues de la journée ne le faisaient dormir toute la nuit comme un bienheureux, il se lèverait pour fumer encore. C'est sa première occupation le matin, c'est son premier soin après chaque repas, c'est sa dernière occupation le soir, c'est sa pensée de toute la journée.

Le jeune villageois trouve dans la pipe d'autres avantages encore que celui de fumer. A-t-il remarqué à la danse quelque jeune fille au visage naïf, an teint bien frais. Si sa timidité l'empêche de déclarer tout ce qu'il éprouve d'amour pour elle, le croirait-on ? la pipe vient à son secours. On passe devant la maison de la belle, et sous le prétexte d'allumer le tabac, on se crée une occasion de la voir, de se familiariser avec elle. Aux bals suivans, on est déjà plus hardi, on presse la main, on va même quelquefois jusqu'à proposer de fumer dans la pipe que le galant tient à la bouche : si la pipe est acceptée, les affaires vont bon train.

Il n'est pas rare de voir dans les départemens du nord des femmes et des filles fumer. Cela paraît beaucoup surprendre les habitans du midi de la France, qui ne savent pas sans doute qu'en Espagne et en Portugal les dames fument le cigaretta, et une anecdote que je vais rapporter, prouve qu'il s'en est peu fallu que l'usage de fumer ne se soit établi chez les dames du haut rang du temps de Louis XIV, qui fut obligé d'émettre la volonté de sa toute puissance pour l'empêcher.

Madame la princesse de Conti avait invité douze des plus grandes dames de la cour, à un de ses petits soupers dans lesquels les principes de la morale n'étaient pas toujours observés avec toute la rigueur possible. Après d'amples libations, ces dames ne trouvèrent rien de mieux à faire que d'envoyer chercher des pipes, et un officier de la garde suisse pour apprendre de lui la manière de s'en servir. La fumée du tabac devint tellement épaisse et s'échappa avec tant d'abondance , que l'on crut qu'un vaste incendie était sur le point d'éclater dans l'appartement de la princesse. Grande fut la surprise, quand au lieu de cela on reconnut cette réunion de douze pipes féminines brûlant à l'envi. Le grand roi défendit qu'à l'avenir on se livrât à une distraction qui ressemblait plutôt à une orgie de corps-de-garde qu'à un amusement de princesse.

Le grand roi était un tyran , n'est-ce pas, Mesdames, et de quoi se mêlait-il !

fumeuse