De pipes en tabacs n°4

par Claude Giroux (Lord Guyrox)

05/11/18

La Saga Esoterica Tobacciana, partie 2

Avez-vous remarqué un truc, au sujet de la gamme des Esoterica ? Au sujet des noms qui ont été choisis ? Ils correspondent tous, sauf une exception facile à deviner, à des villes situées en Grande-Bretagne. Étonnamment, malgré que la manufacture se situe sur l’île Jersey, aucun tabac ne porte le nom d’une de ses villes.

Je ne connais aucune autre maison qui ait nommée ses tabacs par des noms de villes et je me demande quel pouvait être la logique derrière ce choix. Est-ce parce que le caractère d’un tabac leur rappelait une ville en particulier ? Ou n’est-ce motivé que par un pur esprit patriotique anglais ? Surtout, comment se fait-il qu’aucune ville de l’île Jersey ne soit nommée après l’un des tabacs ?

La réponse peut étonner : elle n’implique absolument pas J.F. Germain & Sons. Pour la petite histoire, les tabacs Esoterica sont nés de l’imagination de Steve Richman, à la fin des années 1980, début 1990. C’est lui qui a inventé le nom de la marque et attribué aux tabacs ces noms de villes, toutes côtières. Il désirait que ses tabacs soient produits par J. F. Germain pour une raison bien spécifique. Afin de combler un vide : celui des tabacs maison de Smokers’ Haven qui n’étaient plus, à cette époque, disponibles. D’abord produits par la plus que légendaire maison Sobranie, celle-ci s’était retiré du marché des tabacs maison. Le patron de la Sobranie, le Dr Redstone, avait aidé Smokers’ Haven à trouver un remplaçant valable et la maison J.F. Germain avait été choisie.

Néanmoins cette nouvelle collaboration avait été de courte durée : elle fut mise à terme en 1985 suite au rachat de Smoker’s Haven par de nouveaux propriétaires. Steve Richman avait donc accouché de l’idée des Esoterica Tobacciana après avoir ouvert une tabagie, The Piedmont Tobbaconist à Oakland, Californie. Après un certain temps que ces nouveaux tabacs furent sur le marché et désirant accroître leur part sans en avoir les capacités, Richman avait cédé les droits de distribution à Mike Butera.

On peut se demander, avec raison, si cette plus grande distribution était une bonne décision ? J.F. Germain demeure l’une des plus petites, si ce n’est la plus petite, maison de production de tabac à pipe. Un meilleur réseau de distribution a certes permis aux Esoterica Tobacciana de devenir disponibles auprès de beaucoup plus d’amateurs et de devenir, pour la plupart, non seulement des bestsellers mais d’accéder au statut de culte. Pendant ce temps et jusqu’à aujourd’hui, en dépit d’une demande de plus en plus grande, la maison J. F. Germain ne s’est pas agrandie.

Je crois que l’on peut mieux comprendre, à la lumière de ces faits, la pénurie dont ils font l’objet depuis un bon moment. Pour ceux qui soutiennent que les tabacs Esoterica sont rares dans le but machiavélique de faire gonfler leurs prix, la thèse du complot peut être désormais écartée. De même, on comprend pourquoi les mélanges de Smokers’ Haven, produits à nouveau par J.F. Germain (mais je ne sais pas quand l’association a reprise), sont tout aussi rares. On comprend, enfin, pourquoi c’est cette maison qui a pu faire ressusciter le Balkan Sobranie : puisqu’ils avaient pris la relève de la Sobranie pour les mélanges de Smokers’ Haven - qui n’étaient autres que des mélanges de Sobranie sous d’autres noms -, ils possédaient sans doute la recette. Pour moi, c’est logique.

esoterica blackpool

Blackpool

J’ai acheté ce tabac en juillet 2014 et l’ai ouvert en juin 2018, puis transféré dans un pot Mason. Le Blackpool est décrit comme un mélange de virginias doré et foncés qui subissent une pression à chaud, lui conférant une couleur noir de jade et des reflets huileux. Un extrait de réglisse complète le mélange.

Le nez :

Je peux détecter la réglisse, mais elle se fait vraiment très discrète. Tant mieux ! Blackpool révèle aussi un arôme très agréable de stoved virginias : de raisins, d’un truc qui me rappelle la mélasse sans en être; et de tabac pur. Je suis impatient de le tester !

Le tabac :

C’est un shag cut, mais pas dans le style des Gawith & Hoggarth, par exemple, qui est beaucoup plus similaire à une coupe pour cigarettes. Sa coupe demeure pipe friendly : plus courte, et un peu plus épaisse. Il y a aussi un nombre non-négligeable de flakes émiettés, que je pourrais bourrer tel quels, ce qui ralentira la vitesse de combustion.

Les brins sont extrêmement foncés, noirs en fait, et uniformes dans leur couleur. Comme vous le voyez sur la photo, le tabac est recouvert, littéralement partout, de petites plaques blanchâtres, qui est le résultat du développement d’acides organiques.

Après près de trois mois dans le pot Mason, le niveau d’hygrométrie est décent. Une très courte séance de séchage sera suffisante : je bourre et laisse la pipe de côté durant une demi-heure, tout au plus.

Le fumage :

On dirait bien que la promesse suggérée par l’arôme est tenue. Les choses décollent doucement : un peu de réglisse, puis raisins secs, le truc sucré qui me fait penser à la mélasse sans, encore une fois, que cela n’en soit, et le tabac pur. C’est vraiment un beau mariage. Le tabac se consume un peu lentement malgré la coupe mais ne pose aucune difficulté. C’est bien ainsi. Passé le tiers, la réglisse s’estompe, la mélasse aussi et un profil plus riche commence à émerger. Le tabac devient plus terreux tout en demeurant légèrement sucré.

Je me demande sérieusement si Blackpool ne contient pas un peu de burley ? Parce que là c’est vraiment bizarre mais je trouve qu’il comporte quelques similitudes avec le Dark Strong Kentucky de la maison Orlik. À moins que la similitude ne soit avec le Rich Dark Flake ? Difficile à dire.

À la moitié et ensuite, je fume un tabac qui me plait définitivement. La réglisse est de retour en arrière-plan et contribue à rehausser la saveur de tabac pur et son aspect terreux. Il y a aussi une note fermentée mais ni fruitée, ni alcoolisée. C’est quelque chose de plus brut. J’en déduis que c’est l’influence du développement des acides organiques. Lors du dernier tiers, les raisins embarquent à bord à nouveau, apportant une note sucrée qui complète bien l’ensemble. Le tabac devient nettement plus corsé et livre un fumage heureux.

Les tests suivants ont livré, chaque fois, des résultats similaires. J’aime beaucoup ce tabac. Et, malgré qu’il demeure doux au niveau nicotine, je lui pardonne : son goût original compense pleinement.

Conclusion :

Blackpool est un merveilleux virginia (que je soupçonne toujours de contenir un peu de burley) qui offre une belle palette de saveurs. Il évolue progressivement, sans brusquerie, vers une finale riche, qui goûte toujours le tabac.

Il est décrit comme étant satisfaisant et je considère qu’il l’est. C’est exactement le genre de tabac que je fumerais tous les jours, sans m’en lasser. Je n’hésiterai pas à en racheter, même si le prix est un peu élevé, puisque je ne connais aucun mélange du genre qui offre pareil goût.

Ramsgate

J’ai acheté ce tabac en juillet 2014 et l’ai aussi ouvert en juin 2018 (et transféré dans un pot Mason). Sa description est : une sélection de viriginias foncés et doré qui sont pressés à chaud jusqu’à ce qu’ils deviennent noir ; puis, un extrait de réglisse et un arôme plaisant sont ajoutés pour rehausser l’ensemble. Le résultat est un tabac épicé, qui ne pique pas la langue et procure une fragrance durable.

À première vue, il est identique au Blackpool. À une exception près.

Le nez :

L’arôme de réglisse me met presque K.O. dès l’ouverture du sac. Ramsgate est le tabac à la réglisse le plus puissant qu’il m’ait été donnée de sentir. Je croyais que le Dark Strong Kentucky et l’Amphora Black Cavendish demeuraient les champions de cette catégorie; il est clair que Ramsgate les supplante haut la main. J’ai affaire au nouveau médaillé d’or et qui vient d’établir un record.

La réglisse est tellement forte que c’en est quasiment écœurant. Je me sens donc craintif devant les tests à venir.

Le tabac :

Ici encore, je suis en présence d’un shag cut (identique au Blackpool) qui est très foncé. Et il contient tout également des petits morceaux de flakes émiettés. Ainsi que des plaques blanchâtres des acides organiques, qui recouvrent généreusement le tabac.

À regarder sa couleur et son arôme, je me demande si c’est bien du tabac ou de la réglisse, en fin de compte. Le tabac est à hygrométrie idéale et ne requiert aucun séchage.

Le fumage :

Fidèle à l’arôme, tout ce que je goûte est la réglisse. Oubliez les variations ou notes de raisins, figues, terre ou quoi que ce soit d’autre. Il y a la réglisse, puis la réglisse et, enfin, encore de la réglisse. Aucun goût de tabac. Les virginias pressés à chaud ne percent pas.

Curieusement, et c’est tellement étonnant que j’ose à peine l’admettre, je trouve quand même l’expérience très plaisante. Contrairement à ce que je croyais, Ramsgate n’est absolument pas écœurant. Loin de là. Passé le premier tiers, j’ai tout de même l’impression de fumer du tabac. Près de la moitié, quelque chose de nouveau se passe : le tabac prend un aspect épicé en tandem avec la réglisse. Ils demeureront bien présents jusqu’à la fin, qui elle, ne me réserve aucune surprise.

La combustion est lente de par le casing mais je n’éprouve pas de difficulté notable à maintenir le tabac allumé. Et il brûle bien jusqu’à la fin, sans laisser le foyer gluant. Faut le faire, quand même.

Conclusion :

Ramsgate est un tabac qui goûte very much la réglisse. Contrairement à ce que j’ai pu en penser à partir de son arôme, il n’a jamais été écœurant.

Malgré qu’il soit unidimensionnel dans le gout et que c’est un mélange sans surprise, il s’est quand même révélé intéressant. Je dirais même plus : une réussite pour un tabac du genre, qui est de très haute qualité. Malgré cette réussite, il demeure clair que je ne voudrais pas en racheter. Encore que, je m’interroge...

Je sais que je fumerais, au fil du temps, le reste de ces 8 oz avec plaisir, quand l’envie d’un tabac fortement aromatique qui brûle somme toute bien me prendra.

Bonne pipe,
Claude