De pipes en tabacs n°3

par Claude Giroux (Lord Guyrox)

08/10/18

La Saga Esoterica Tobacciana, partie 1

J’ai entendu parler des tabacs Esoterica pour la première fois en 2011. Un membre du forum que je fréquentais alors avait fait une revue du Stonehaven. Ayant exprimé mon intérêt pour ce tabac, le membre (very généreux, il faut le dire) m’avait offert de m’en envoyer un peu. J’avais reçu 50 gr ! Puisque j’avais bien aimé ce tabac, je m’étais mis en tête d’en essayer d’autres.

Ayant retrouvé le fil en question, je peux vous dire que déjà, à ce moment, les Esoterica se faisaient rares. Comme nous le savons, les choses ne se sont certes pas arrangées par la suite. Trouver du Stonehaven ou autre Esoterica s’est révélé pour moi une tâche de plus en plus ardue et empreinte, à de nombreuses reprises, de déceptions. Combien de fois suis-je arrivé trop tard après avoir reçu un avis par courriel ? Ou de lire, sur un forum, qu’une cargaison d’Esoterica fraîchement arrivée était sold out en moins de 10 minutes, ne me laissant évidemment aucune chance ? Ou de louper une vente à un prix raisonnable sur un forum ?

Je vous jure : le temps que j’ai consacré sur une période de cinq années afin de mettre la main sur quelques sacs et boîtes défie tout bon sens ! Car pas question de payer les prix ridicules demandés par certains revendeurs. Je n’étais prêt qu’à payer le prix normal demandé par les tabagies en ligne lorsqu’elles recevaient leur précieuse cargaison.

Voyons, alors, si tous ces efforts et cette longue attente valaient toute la peine incroyable que je me suis donnée.

Dunbar

Le Dunbar est un mélange de 7 virginias et de périque de la Louisiane. Il est caractérisé par un bouquet raffiné, un goût piquant/épicé et des saveurs riches et profondes.

Acheté en septembre 2016, j’ai attendu presque 2 ans avant d’ouvrir ce sac de 8 oz en août de cette année. J’ai transféré son contenu dans un pot Mason.

Le nez :

Je saisis des effluves agréables de raisins secs, de figues et de foin fraîchement coupé. Au travers, je perçois une aigreur comparable à du fromage. J’ai affaire à ce qui me semble être un virginia et périque typique, qui a subi un vieillissement adéquat.

Un truc me chicote. Je trouve, considérant la palette de couleurs, que le Dunbar dégage un arôme très riche. Trop ? Son arôme est plus typique d’un mélange à base de Stoved Virginias et qui contiendrait une plus grande proportion de périque. Y aurait - il un léger topping qui ait été ajouté ? Il m’est difficile de le déterminer. Il faudra voir lors du fumage.

Le tabac :

Il est composé de très longs flakes qui ont été, pour l’essentiel, effilochés dans le sens de la longueur (pensez au soufflet, sur un accordéon). Ils atteignent aisément pas loin de 15 cm. La coupe est donc, pour le moins, inusitée. À l’oeil, les brins offrent surtout un mélange de doré et de bronze puis un peu de brun moyen. Je retrouve également des brins brun foncé et noir parsemés par-ci, par-là. Au toucher, le tabac comporte un niveau d’hygrométrie assez élevé tout en demeurant nettement moins drastique que les Samuel Gawith, si vous désirez une comparaison. Comme c’est tout de même trop pour mes préférences, je sais déjà que je vais devoir laisser le tabac s’assécher un long moment avant de le fumer.

Le fumage :

Les flakes s’émiettant très facilement, la préparation ne comporte aucun souci. J’ai recours à une technique qui consiste à prendre un tas de tabac que je roule en boule dans ma paume gauche. Avec la paume droite, je recouvre le tabac et j’effectue un mouvement circulaire tout en gardant ma paume gauche immobile. Cette technique facilite la préparation car le tabac devient bien émietté en un tour de main.

Malgré la période de séchage je dois me livrer à plusieurs rallumages. Quand çà décolle, je retrouve les raisins secs, les figues et le foin. Je confirme, dès les premières minutes, qu’il n’y a aucun topping d’ajouté. Vers le milieu l’aigreur du fromage se fait plus persistante et le foin prend de l’ampleur alors que les raisins et les figues s’estompent. Passé la moitié, le perique se pointe à l’occasion. Le dernier tiers, je dois l’avouer, me déçoit. Il ne se produit aucune intensification significative des saveurs. Oui, le perique est bien là ; sauf que, puisqu’il n’est pas en quantité suffisante pour enrichir le mélange de façon notable, il n’ajoute pas grand - chose. Quant au niveau de nicotine, il est demeuré plus près du doux que du moyen.

Dans le but de remédier au problème des rallumages trop fréquents, je décide, pour les prochaines pipées, de bourrer une pipe le soir, de l’allumer partiellement et d’attendre le lendemain matin pour la fumer. Cette approche donne de meilleurs résultats. Les diverses composantes se mariant mieux, Dunbar est plus intéressant, surtout une fois passée la moitié. Les raisins et la figue y sont présents et le perique s’affirme plus lors du dernier tiers avec sa note poivrée.

Le problème d’un tabac trop humide réglé, je me suis retrouvé avec un bon virginia et perique. Par contre, j’aurais aimé qu’il contienne un peu plus de perique, ce qui l’aurait transformé en un très bon tabac.

Conclusion :

Dunbar est un tabac d’excellente qualité, qui offrait à l’ouverture beaucoup de promesses. Présentant au nez une complexité heureuse et profonde, il me faut dire que celle-ci ne s’est pas tout à fait transposée au cours de mes tests.

Je ne suis pas déçu, loin de là ; mais je ne suis pas emballé, non plus, en tenant compte de la difficulté requise afin de se le procurer. En supposant qu’il était aisément disponible il pourrait représenter un bon tabac de tous les jours pour nombre d’entre nous. Personnellement, je ferais un autre choix.

Dorchester

Le Dorchester est un mélange de 6 virginias pâles, ainsi que de virginias doré et foncé, complété par un peu de perique de Louisiane. Il est souvent surnommé le «petit frère» du Dunbar puisque le perique est en quantité moindre. Ça commence mal.

Comme son grand frère, ce tabac a été acheté en septembre 2016 et transféré dans un pot Mason en août de cette année.

Le nez :

Je le jure, à moins d’être le sujet d’hallucinations olfactives, Dorchester contient un topping ! Je perçois surtout un arôme de fruit alcoolisé (de l’agrume) qui n’est pas dû au vieillissement du tabac. Je peux percevoir également un peu de réglisse.

En fait, il m’apparaît semblable à l’arôme du Germain’s Medium Flake (à l’exception de la réglisse) que j’ai eu l’occasion de fumer l’hiver dernier et que j’avais bien aimé.

Le tabac :

Dorchester a la même coupe que Dunbar. La différence réside au niveau de la couleur des brins : un océan de bruns marron et bronze. Le peu de brins doré et noir se confondent presque dans cette étendue.

Cette fois - ci, le tabac a un niveau d’hygrométrie beaucoup plus adapté à mes préférences. Il ne nécessitera par conséquent qu’une courte période de séchage.

À l’œil, Dorchester ne correspond pas à la description, qui se rapproche plus de celle du Dunbar. Curieux.

Le fumage :

Il n’existe plus d’ambiguïté possible : Dorchester a un topping à l’agrume et à la réglisse. Et il est en effet remarquablement similaire à celui du Medium Flake. En ratissant Tobaccoreviews, j’ai noté que moins d’une demi-douzaine de personnes, sur plus de soixante-dix, ont remarqué la présence de cet ajout qui me semble évident. Shocking.

Le topping domine les autres palettes de saveurs durant la première moitié. Les choses tournent par la suite rapidement pour le pis parce que la seule autre saveur que je perçois, c’est celle du perique. Mais un perique beaucoup trop poivré, âcre, qui agresse mes papilles gustatives. Passé la moitié, le topping est toujours là et comme je commence à me taper un festival de rallumages, le tout me laisse un arrière-goût âcre et sur dans la bouche.

Je comprends enfin ce qui cloche. Je n’ai pas affaire à un topping, mais à un casing. Et Dorchester est bien saucé, de plus. Beaucoup trop. Dans le style Captain Black. Voilà pourquoi, malgré que le tabac soit suffisamment sec pour bien brûler, je me tape ce festival de rallumages. Et voilà pourquoi je croyais faussement que le perique était dégueulasse. Çà n’avait rien à voir avec le perique !

Les quelques autres pipées que j’ai eu le courage de fumer ont confirmé ce lourd casing. Malgré de longues périodes de séchage, le tabac se transforme en sirop avant d’être arrivé à la moitié, rendant le tabac très difficile à bien fumer par la suite.

Très peu pour moi, merci.

Conclusion :

Comment dire ? À moins de chercher un tabac dans le genre des Captain Black, mais en version jet set puisque contenant des virginias et du perique, je vous conseille de vous abstenir.

Quel gaspillage. Je ne sais pas ce qui a pris à Germain’s de concocter un truc pareil.

Stonehaven

Tout comme les deux précédents, j’ai acheté le Stonehaven en septembre 2016 et l’ai ouvert en août 2016 puis hop, dans le pot Mason.

Il est décrit comme un mélange de feuilles séchées à l’air, de burleys et de virginias foncés. En trois mots : flake anglais traditionnel. C’est vachement court comme description, c’est le moins qu’on puisse dire.

Le nez :

Mon souvenir olfactif de ce tabac était de la terre et de la mélasse. Cette fois-ci, mes sens sont d’abord envahis par un arôme très prononcé de malt. De whisky, pour être précis. Puis, de terre, de mélasse ainsi qu’une note lointaine de vinaigre. Tout en recelant une odeur franche de tabac pur.

Le tabac :

L’ouverture du sac dévoile un régiment bien cordé de flakes placés dans une «assiette» de plastique, comme les flakes en sachet disponibles en Grande-Bretagne. C’est efficace afin de prévenir l’émiettement accidentel des flakes. Et çà présente un côté marrant et définitivement old fashioned.

Les flakes sont longs et minces ; très très foncés avec quelques reflets de brun moyen. À les regarder, je comprends la comparaison qui est faite de ce tabac à des lisières de beef jerkey.

Le fumage :

Les flakes sont également faciles à émietter avec ma technique des paumes. Ils se transforment en de minces et courts filaments avec une facilité déconcertante.

Même si son hygrométrie est trop élevée pour mes préférences, il se fume nettement mieux que le Dunbar. Sitôt l’allumage effectué, le malt, la terre et le tabac pur se manifestent pleinement. Rapidement, le goût devient très riche. Les saveurs de malt et de terre s’intensifient ; la terre d’abord, au tirage et le malt ensuite, à l’exhalation. La mélasse commence à pointer le bout du nez vers la moitié, sans pour autant ajouter un côté sucré. Tout au long, le caractère du burley domine sans, par contre, révéler des notes de noisettes. Stonehaven est terreux et crémeux. Le malt demeure en arrière-goût, sans jamais devenir écœurant. Le dernier tiers est un mélange de terre, de tabac pur et de mélasse.

Les prochaines pipées, ayant recours au bourrage la veille avec allumage provisoire puis fumage le lendemain, permettent une meilleure combustion tout en provoquant une légère baisse de l’intensité des saveurs de terre, de tabac pur et de mélasse, le goût du tabac devient nettement plus sucré. Au bout de quelques semaines, les quelques tests que j'ai effectué ont confirmé cette augmentation du sucre qui devient dominant sur les autres saveurs. Il est préférable, donc, de le fumer un peu plus humide que pas.

Conclusion :

Stonehaven est un tabac au goût riche, bien équilibré et nettement empreint des burleys qui le composent. Malgré qu’il me procure de très bons moments de fumage, ses saveurs sont parfois presque trop intenses; ce qui fait qu’il n’est pas un tabac que je fumerais sur une base quotidienne.

Malgré cela, s’il était facilement disponible à un prix décent, j’en achèterai probablement de manière régulière. Il n’y a aucun doute : il saura combler les amateurs des burleys. Vaut-il la peine d’être pourchassé sans relâche et d’y mettre un prix élevé, genre 200 USD ? Je ne le crois pas. 100 USD (si ça se trouve encore), alors ? Non plus.

À 50$, je n’hésiterais pas. Puisque c’est rêver, je me rabattrais plutôt sur le Wessex Burley Slice, le Solani Aged Burley Flake et, surtout, le Dark Strong Kentucky d’Orlik qui, à mon sens, se rapproche le plus du Stonehaven. Malgré que les deux premiers soient difficiles à obtenir ces temps - ci, ils demeurent tout de même plus faciles à obtenir qu’un Esoterica. Ils ne sont pas aussi bons que le Stonehaven, mais ils en valent la peine.

Mais, au fond, c’est à vous de voir. Et de décider ce que vous voulez faire.

Bonne pipe,

Claude