De pipes en tabacs

par Claude Giroux (Lord Guyrox)

08/05/17

Dobie’s Four Square London Mixture

2014

À Montréal, il existe, outre Blatter & Blatter, quelques autres tabagies spécialisées qui vendent pipes et tabacs : Vasco cigares (depuis le début des années 1990), Pat & Robert et Henri Poupart (qui est maintenant fermée, pour mon plus grand malheur).

Dans l’une d’elles j’ai, parfois, fait des trouvailles pour le moins intrigantes. Par exemple, vers le milieu des années 1990, cette tabagie offrait des tabacs de la marque Sail dont la pochette était non pas celle du design d’alors mais celle qui était sur le marché à mes débuts de bouffardeur. Donc, qui remontait à presque 10 ans. Par la suite, il y avait eu de vieilles pochettes de la marque Amphora qui devaient bien dater d’avant mes débuts, car je ne les avais jamais vues. Je me souviens encore des beaux crounch ! bien sonores que les sachets émettaient sous la pression de mes doigts.

Parfois, il y avait des trouvailles intéressantes. Chez Blatter, j’avais été initié aux tabacs de la marque Rattray. Étonné de ne les voir qu’en vrac, j’avais demandé à Pierre Blatter s’ils se trouvaient en boîtes. Il m’avait répondu qu’ils l’avaient déjà été mais n’étaient maintenant disponibles, au Canada, que dans un format en vrac. Un an ou deux après cette conversation, j’avais aperçu sur les tablettes de cette tabagie une bonne douzaine de boîtes de 100 gr de 3 Noggins, Marlin Flake, Old Gowrie et autres classiques de cette marque. Mes connaissances de l’époque demeurant limitées, j’avais fait un lien immédiat entre les Crounch ! des sachets d’Amphora et le tabac contenu dans ces boîtes de Rattray. Sans autre forme de réflexion, j’avais passé outre, sans le savoir, ces petits trésors possiblement manufacturés en Écosse même. The real thing, quoi.

Oui, vous avez bien lu. Je n’en ai pas acheté seulement une. Nul besoin de le dire, puisque c’est l’évidence même : sachant ce que j’ai appris depuis, chaque fois que je pousse la porte de cette tabagie, je pense à ces belles boîtes que j’ai laissé passer. Et j’ai envie, chaque fois, de m’administrer quelques bonnes claques qui émettraient des beaux Clap ! bien sonores.

Revenons à 2014. Je pousse la porte de la tabagie en question. Comme toujours, les charmantes demoiselles debout derrière le comptoir m’adressent un beau sourire. Je m’arrête à la section tabacs. Mouain. Amphora. Sail. Peterson. Mac Baren. Borkum Riff. Solani. Ok, c’est business as usual. Too bad.

Voyons, maintenant, les pipes ?

Arrêt. Stop. Attend...Un déclic se produit dans mes neurones. Je tourne légèrement la tête vers l’arrière, scrutant la tablette du milieu. Oui, là. C’est quoi, cette pile de boîtes vertes à la gauche des Peterson Irish Oak ? Je me rapproche. Je lis l’étiquette sur la boîte du haut : Dobie’s Four Square London Mixture. Tiens, tiens. Et ce n’est pas l’étiquette de la production danoise (qui a cessé vers le milieu des années ’90) que je connais bien pour l’avoir acheté. En fait, je n’ai jamais vu cette étiquette. Souriant à l’une des demoiselles, je demande, en pointant du doigt :

- Je peux voir cette boîte, là, mademoiselle ? Non, pas celle–ci ; celle tout à côté… oui, c’est bien celle-là.

Je la prends. Lentement, je tourne la boîte dans tous les sens; sur les côtés du couvercle, je vois : "Made in Great Britain". Ce n’est pas possible ! Et le prix : 23,95$. Wow. Mes mains sont moites. Ce n’est pas tout : il n’y en pas qu’une mais une demi–douzaine ! Mais où est – ce que la patronne a bien pu dénicher ces boîtes ?

En moi – même, je hurle de joie. Je veux toutes les prendre. On ne me refera pas le coup des Rattray. Enfin, j’aurais la chance de fumer un vrai tabac vintage de chez vintage. Tenant la boîte dans la main gauche, tout en discutant avec la demoiselle, je mets la droite sur le couvercle. Puis je tourne, juste avant de dire à la demoiselle que je prends toutes les boîtes. Voyez – vous, c’est une manie chez moi, de vérifier le scellé. Au fil du temps, elle est devenue une machine bien rodée, opérant avec une efficacité redoutable. Chaque fois qu’une boîte de tabac aboutit dans ma main, la machine se met de suite en branle : hop ! vérification.

Je tourne donc. Je regarde mes mains : le couvercle est dans ma main droite et la boîte, dans ma gauche. La boîte s’est ouverte. Oups. Merde. Début de pointe de panique. Sont–elles toutes ainsi ? Ne me dites pas qu’elles sont toutes fichues !

Heureusement, non. 15 ou 20 minutes plus tard, je quitte la tabagie avec 2 boîtes. Malgré tout, je ne peux pas me plaindre. Je suis vachement heureux. Je viens de faire l’acquisition de mes premières boîtes vintage et ce, sans me ruiner ! Vous y pensez ? Un évènement monstre ! Depuis le temps que j’entends parler : "Ah, les tabacs vintage, ceci ; ah, les tabacs vintage, cela" !

Voici pour l’histoire et les circonstances de ma trouvaille.

2017

Plus tôt cette semaine, en regardant dans mes glacières quelle nouvelle boîte ouvrir, je suis tombé sur la Four Square. L’autre, ouverte peu de temps après l’achat, avait révélé un tabac correct mais qui était devenu archi sec dans le temps de le dire et, au fumage, totalement fade.

Sans hésitation, je me suis décidé à l'ouvrir la journée même, espérant que çà ne tournerait pas comme avec la précédente. Mes craintes ont été dissipées lorsque j’ai entendu le fameux "Pssshhh" symptomatique d’un scellé qui a tenu le coup.

Allons – y donc.

Le nez :

Je soulève le couvercle. Puis le papier ciré. C’est impressionnant ! Le tabac a imprégné le papier ciré d’une manière incroyable. Il devait avoir un excellent taux d'hygrométrie lorsqu'il a été mis en boîte. Nez dans le tabac. Hum. C'est donc vrai que le Latakia, après un certain temps, perd tout son parfum, ou presque. Ce Four Square ne sent, en fait, pas grand – chose. Je plonge le nez plus avant et ralentit mon inspiration : voilà du cuir, du bois, du fumé, de l’aigre. Pas d’épicé. Il y a autre chose. Mais quoi ? Pause, puis je replonge mon organe olfactif. J’inspire plus lentement encore, et pour plus longtemps, cette fois-ci. Çà y est, je l’ai : une odeur de vieux bouquin. J’inspire une odeur qui rassure, qui réconforte. Qui s’imprègne dans mes sinus et mes papilles gustatives.

Le tabac :

Je fais connaissance avec un Ribbon–Cut relativement foncé et de coupe longue, qui est recouvert de petits points brillants : les cristaux de sucre qui se sont formés avec le temps. Il y a de ces points partout. Pas d’odeur de moisi, donc ce doit être le sucre. Je plonge les doigts dans le tabac afin de tester l’hygrométrie. Le tabac est sec, mais encore souple et pliable. Il ne requerra pas de réhydratation. Doucement, je défais le tabac de l’emprise de la boîte scellée sous vide. Il a besoin d’aide, il est tout figé, il est tout ankylosé par l’étroitesse de son espace. Voilà … on y est presque, Mr Four Square. Je l’étale sur la table, le laissant apprivoiser cette liberté soudaine. Il a besoin de se dégourdir, le pauvre. Et il a besoin de respirer.

Le fumage :

Après un bourrage facile et, considérant l’hygrométrie, la meilleure approche est de fumer tout doucement. Sans rien précipiter. À petites bouffées, comme Maigret. N’oublions pas que les vieux bouquins, il ne faut pas les bousculer. Progressivement, je retrouve un peu de ce cuir du virginie rouge. L’aigreur des orientaux. Le fumé et le boisé, mais alors très peu prononcés, du latakia. Au–travers de ces caractéristiques, le Four Square a un goût de vieux bouquin et de terre si fine qu’elle est presque de la poussière. Elle m’assèche un peu la gorge.

Ce qui est certain, c’est que je n’ai jamais goûté un tabac tel que celui–ci. Mais je ne suis pas en état d’extase, loin de là. Eh que non. Je vais vous dire pourquoi. Au fil de la pipée, une légère intensification du vieux bouquin et de la terre se produit tandis que le reste, le cuir, le fumé, le boisé et l’aigreur, battent doucement en retraite. Pas bon, çà. Puis, passé la moitié, ma bouche commence à chauffer un peu; bizarrement, malgré le très bas niveau d’hygrométrie, le tabac ne brûle pas très bien. Quant au goût, il ne reste que celui du vieux bouquin. Pis encore. À ce stade, on dirait que ce vieux bouquin a pris l’eau et a bien mal séché, communiquant un goût humide semblable à l’odeur qu’émet un sous – sol suite à une inondation. Un goût d’une humidité forte, tenace et déplaisante. Le tabac, de plus, devient âcre. Ma gorge, par conséquent, devient de plus en plus sèche et j’ai un goût moche en bouche.

Je vais être franc. Je suis totalement désillusionné par cette expérience.

Dobie’s Four Square London Mixture

Conclusion :

J’ai abandonné après 5 pipées, dans deux pipes différentes. Je n’en pouvais plus. Avec l’autre essai raté du Erinmore Flake de Murray’s, mon introduction aux tabacs vintage s’est bien mal déroulée. Je suis d’avis que, dans mon cas, j’ai joué de malchance en faisant l’acquisition de boîtes mal entreposées dans un climat excessivement humide.

Suite à cette expérience, je ne peux que vous exhorter à la prudence. Avant de faire l’acquisition de boîtes vintage au prix fort, tentez d’en bien connaître la provenance. Quant à moi, je peux au moins me consoler de ne pas avoir payé un prix de fou pour ces quelques boîtes. Et, au final, qu’il n’y ait eu que deux boîtes. Ayant en cave quelques boîtes qui ont passé la barre des 10 ans, je me contenterai, à l’avenir, d’y puiser là ces boîtes vintage. Au moins, j’en connaîtrai et la provenance, et les conditions d’entreposage. Les vieux bouquins, c’est terminé pour moi. Du moins, si cela implique de les fumer plutôt que de les lire.

Quand je pense que cela va prendre 3 à 4 pipées dans chacune des 2 pipes utilisées afin de me débarrasser de ce goût infect …

GL Pease Cairo

Voici un mélange contenant des virginies rouges, oranges et dorés; des orientaux exotiques et un soupçon de perique. Il y a une raison bien spécifique pour laquelle Greg Pease a nommé ce tabac Cairo. Laissons–le nous expliquer :

"Cairo is one of my favorite cities in the near-East, perhaps even the world. When I was there, the energy of the place inspired me in ways I'd never imagined. This tobacco has a distinctly oriental character, reminiscent of the spice markets in the bazaar. What else could I call it ?"

"Le Caire demeure l’une de mes villes préférées du Proche – Orient ; peut -être, même, du monde. Lorsque j’y séjournais, l’énergie qui s’y dégageait m’a inspiré d’une façon insoupçonnable. Ce tabac a un caractère oriental fortement distinct, qui rappelle les marchés d’épices se trouvant dans les souks. Comment aurais–je pu l’appeler autrement ?"

Puisque je suis fan des tabacs d’orient, çà promet, non ? Sans compter que la boîte qui servira au test date, selon l’étiquette de datation, de la mi–avril 2013. Elle a donc 4 années d’âge, ce qui est une bonne période pour les GL Pease (et Cornell & Diehl). En effet, l’expérience m’a prouvé que, sous la barre des 2 ans, nombre de leurs tabacs peuvent se révéler décevants. Une fois passé la barre des 2 ans, les choses changent généralement pour le mieux (et le meilleur). Cette différence s’explique par le fait que, contrairement à des maisons telles que McClelland, les tabacs utilisés sont mis en boîte relativement jeunes.

Allez, trêve de bavardage. Le test, donc.

Le nez :

À l’ouverture de ma boîte de 50 gr, une mini-bombe olfactive me pète au visage. Je me sens soudainement projeté au cœur bruyant et mouvementé de Le Caire. Comme si un minuscule morceau de cette mégapole d’environ 10 millions d’habitants a été mis dedans. Le sucré du perique, l’épicé clairement suret des orientaux ainsi que le blé des virginies, assaillent mes sens, les étourdissant et les envoûtant par leur puissance. À prime abord, c’est très intense. C’est un peu déroutant. Et j’aime beaucoup. Lors des dix à quinze premières minutes succédant l’ouverture de la boîte, je suis resté assis à ma table de travail afin de me livrer à une répétition de la séquence suivante : 1. Nez dans le tabac; 2. Étourdissement olfactif; 3. Sourire de contentement; 4. Pause. Je suis en amour. Good ! J’ai besoin de me remonter le moral après mon aventure désastreuse avec le Four Square.

Pour ceux qui sont moins familiers avec cette marque, il est utile de mentionner que les arômes, la plupart du temps, diminuent nettement d’intensité au bout de plusieurs jours. Pas d’exception avec Cairo : les effets post-bombe se sont résorbés. De celui d’une mégapole égyptienne, l’arôme est devenu (je sais, c’est un peu dingue comme comparaison) celui d’un plat de couscous. Le perique représente le raisin; les orientaux, les épices; les virginies, la semoule de blé. Tout ce souk olfactif, comme le plat, s’harmonise merveilleusement bien. J’ai vraiment hâte de l’essayer !

Le tabac :

La coupe regroupe du Ribbon Cut, des Broken Flakes et du Coarse Cut. Le mélange, par sa couleur, me rappelle le désert omniprésent d’Égypte qui environne, depuis toujours, les villes. Après le morceau de mégapole, on a mis du désert égyptien en boîte : il y a du doré, du bronze, du brun et, par–ci, par–là, des traces de kaki et de noir. Comme le désert, ces couleurs, malgré ces quelques petites variations, produisent un tout uniforme.

Le fumage :

L’hygrométrie étant excellente, il ne me reste plus qu’à émietter un peu le tabac avant de bourrer ma pipe. Lors de la première pipée, je vous le dis tout de suite, je vis une déception partielle. Dès le début, le perique est non seulement très présent, mais il s’impose. Il s’impose fortement. Il ne se contente pas de totalement dominer les orientaux et les virginies; il développe rapidement un caractère poivré qui expédient les autres tabacs dans un coin obscur de ce souk tabagique. Les étouffe avec son Pepper Power. Ce sera ainsi tout au long du fumage. À la fin, le perique apportant une dose importante de nicotine, mon estomac est prêt pour une session de Raqs Sharqi. J’aime le perique mais là, c’est trop. Il gâche tout.

À la deuxième et troisième pipées, l’effet inverse se produit. Même si le fumage est plus équilibré car le perique se manifeste considérablement moins, il manque quelque chose. Sans lui, maintenant, le développement de saveurs n’est pas significatif. Les virginies dominent et j’ai de la difficulté à identifier les orientaux.

Je dois accepter l’évidence. Je me retrouve en présence d’un problème de consistance. Je décide de prendre les grands moyens : je vide le contenu de la boîte sur la table, mélange à nouveau le tabac et le remet dans la boîte.

Après cette intervention, une certaine harmonie se met en place lors de la prochaine pipée. Je dis "certaine" car le perique domine à nouveau, quoique moins. Je saisis mieux les orientaux et les virginies mais seulement entre les vagues raisinées du perique. J’ai réalisé que des foyers de grandeurs groupes 3 ou 4 sont préférables pour fumer ce tabac qui a plus de charpente que celui annoncé sur Tobacco Reviews. Le niveau de nicotine est beaucoup plus près de Medium to Strong que Medium. Puis, je ne sais pas si je suis victime d’hallucinations : je n’arrête pas de penser qu’un arôme de gingembre a été ajouté.

Conclusion :

Malgré l’arôme extraordinaire qu’il offre, et malgré qu’il ne soit pas dénué d’une richesse de saveurs au fumage, Cairo manque d’harmonie. Ce ne peut pas être parce qu’il n’a pas suffisamment vieilli. Je ne me l’explique que par une trop grande quantité de perique. Alors qu’il contente mon amour de la nicotine, j’ai des réserves envers son profil gustatif. Ceci est dommage puisque l’arôme de la boîte promettait beaucoup. Et que j’ai une boîte de 8 oz en cave. J’espère qu’elle sera plus équilibrée. À suivre, donc.

Erinmore Balkan Mixture

Et voilà, le fameux terme apparaît sur la boîte : "Balkan". C’est quoi, précisément, un "Balkan Mixture" ? Même si je possède ma propre théorie personnelle qui le définit, je pose tout de même la question. Pourquoi ? Parce que mes recherches sur le sujet m’ont amené à comprendre que la question, parmi les experts du blending, est loin d’être résolue. C’est pourquoi je prends le temps d’en parler un peu : tandis qu’un virginie et périque; ou un aromatique; ou un mélange anglais ne posent aucun problème dans leur définition et composantes, les Balkan, si. Vous n’allez peut–être pas le croire, mais je vous le dis tout de même : la question "Qu’est–ce un Balkan ?" est sujette à des différences d’opinion, voire, des contradictions, lorsque nous prenons connaissance de leurs réponses.

Donc : c’est quoi, un Balkan Blend ? Voyons voir ce que les experts en disent. Pour Mary Mcniel, de McClelland, un Balkan ne peut s’appeler tel que si le mélange contient des tabacs orientaux en provenance de la région des Balkans; qu’il contienne du Latakia, voire, des virginies, ou pas, demeure sans importance pour elle. S’il ne contient pas de tabacs de cette région, ce ne peut pas être considéré comme un Balkan. Tandis que pour Russ Ouellette, il doit contenir du Latakia en premier lieu, et des orientaux en second lieu. Des virginies peuvent être utilisés, ou non; et même, du périque, si nécessaire. Greg Pease, quant à lui, refuse de répondre à la question. Il la juge dénuée de signification tout en la considérant objet de discussions intéressantes. Malgré tout, il s’assure de spécifier qu’il doit contenir du Latakia, des orientaux ainsi que des virginies. Craig Tarler, de Cornell & Diehl, y voit trois tabacs incontournables : Latakia et orientaux sur un lit de virginie. Il partage le point de vue de Pease.

Dans ce cas, pourquoi le terme Balkan est mis sur une étiquette sans que le tabac contenu dans la boîte n’en soit un ? Je pense, notamment, au Samuel Gawith Balkan Flake, qui contient du Latakia et des virginies. Puisqu’il ne contient aucun tabac oriental, il ne peut pas prétendre à être un Balkan. Pourquoi s’appelle–t–il Balkan, dans ce cas ? Je n’en sais rien. Mystère et boule de gomme !

Ces considérations ont–elles de l’importance pour les fins de cette review du Balkan Mixture d’Erinmore ? Oui. Et non. Oui, parce que si je lis : "Balkan" sur une étiquette, je m’attends automatiquement à des orientaux et du Latakia. C’est ma petite théorie personnelle : les orientaux sont le joueur dominant et sont complétés avec du Latakia, en quantité quasi équivalentes. J’estime que les virginies doivent également être au rendez–vous, mais ils ne forment pas le premier violon. Non, cela n’a aucune importance, puisque le but de cet exercice c’est de juger le tabac en lui–même, indépendamment, ou non, de l’inclusion du terme "Balkan".

Je pourrais, également, juger cet Erinmore sur la base des sachets de The Balkan Sobranie Original Mixture que j’ai eu la chance de fumer au cours de la décennie 1990. N’étant déjà à cette époque, que l’ombre de lui–même (paraît–il, je suis trop jeune pour avoir eu la chance de goûter la version en boîte), j’en conserve tout de même le souvenir d’un sacré tabac ! Je ne peux que bien comprendre que ses amateurs inconditionnels aient vécu l’équivalent d’une peine d’amour lorsqu’il a disparu du marché ! Je dois admettre que je n’ai jamais plus rien goûté à quelque chose de semblable, depuis. J’ai bien essayé la version de J. F. Germain mais, tant qu’à moi, leur tentative représente un échec cuisant que je ne discuterai pas ici pour la bonne raison qu’il ne s’agit pas d’en faire une review. Que je ne ferai pas puisque je n’achèterai jamais plus de cette version.

Dès lors, juger l’Erinmore à partir du Balkan Sobranie serait lui imposer un handicap de départ qui s’avèrerait fort difficile à surmonter. Ce serait, pour être franc, pas juste; car ce serait le couler avant même qu’il ne se jette à l’eau. Je pourrais également le comparer au GL Pease Meridian, mais la comparaison serait inexacte, ce dernier ayant une proportion plus élevée de Latakia.

Puisqu’il mérite sa chance, je vais la lui donner. Le juger sur la base de ce qu’il veut bien me donner. Fair enough ? Commençons donc.

La boîte qui sert au test est datée juin 2014. 2 ans et 11 mois. L’Erinmore Balkan Mixture contient : du Latakia, des orientaux et des virginies. On a donc définitivement affaire à un Balkan. La description, sous la boîte, malgré le port de mes lunettes de lecture, me demande un effort certain. Les caractères sont plutôt petits :

"This symphony of taste impressions consists of ripe orange Virginias, fine oriental leaves, and first class selected latakia from Balkan. The rich amount of Latakia provides this blend with its unique English mixture character and traditional smoky note ".

"Cette symphonie de saveurs est composée de virginies orange mûris, de feuilles orientales fines, et de Latakia de première qualité originaire des Balkan. La riche proportion de Latakia, avec ses notes traditionnellement fumées, confère à ce mélange son caractère uniquement anglais."

Bon, c’est un Balkan possédant un caractère uniquement anglais, maintenant. Je n’aurais pas dû lire cette description. C’est un anglais, ou un Balkan ? Je sais plus.

Qu’importe. Passons. Je juge le tabac en lui–même, non la sémantique du nom qu’il porte.

Erinmore Balkan Mixture

Le nez :

Le tabac se présente avec un nez relativement calme. Rien ne saute aux narines. Aucun tabac ne semble dominer les autres, à première vue – enfin, façon de parler. Je perçois le fumé du latakia. Le suret des orientaux est présent, avec une pointe de levure. Le virginie orange m’offre des effluves carrément sucrés qui me rappellent de la canne à sucre et du pain d’épice. Tout en ayant des notes houblonnées. Encore une fois, l’arôme est calme. C’est franchement agréable. Et, à la fois, c’est un peu bizarre puisque, comme je l’ai indiqué, aucun des tabacs ne domine distinctement les autres. Également, il y a absence de cuir, de boisé et de terre. Des épices ? À peine. Difficile à discerner. Même pas de relents de blé typique des virginies de ce type. Est–ce à dire que le nez manque de complexité ? Absolument pas. Il est riche, il est présent, tout en étant calme. Je sais, c’est un peu contradictoire. Comme ce que devrait être un Balkan, finalement.

À bien y penser, cet Erinmore possède un air de famille avec un autre tabac que j’ai fumé dans le passé; et non, ce n’est pas le Balkan Sobranie. Après y avoir réfléchi et scruté mes souvenirs durant un certain temps, j’ai fait un lien avec le Balkan Sasieni, mélangé par Peter Stokkebye. Par leur arôme et leur composition, les deux partagent des similitudes assez nettes. Les deux, également, sont manufacturés par la Scandinavian Tobacco Group (STG). Or, tandis que ma première boîte de Balkan Sasieni, fumée en 2009, m’avait épatée, la seconde, elle, m’avait laissée tomber.

Je suis, il faut l’avouer, quelque peu inquiet de tenir en main un tabac qui me rappelle ce souvenir mitigé.

Le tabac :

Tout comme le Balkan Sasieni, une coupe longue et mince, mais des tabacs nettement plus foncés. Ah, c’est bon signe. Un peu de doré, de l’orange, du brun et du noir. Je me trouve en face d’une coupe qui n’est pas loin d’un Shag Cut. L’hygrométrie est idéale quelques jours après l’ouverture. Il sera très aisé à préparer ainsi qu’à bourrer. Excellent !

Le fumage :

Mes inquiétudes se dissipent rapidement dès les premières minutes. J’ai affaire à un très bon tabac, franchement agréable, chaleureux et réconfortant. Que ce soit dans ma Goussard, ma Tinsky, une Stanwell, une BriarWorks, ou une Falcon, bref, diverses grandeurs de foyers, la combustion est excellente - sans être rapide, malgré la finesse de la coupe. Le fumé, le suret et le pain d’épice cohabitent ensemble sans chercher à se voler mutuellement la vedette. D’être en mesure de percevoir chaque groupe de saveurs de manière distincte me comble. De plus, contrairement aux mélanges anglais, il ne laisse pas un arrière–goût persistant et souvent, lourd. Il est légèrement sucré, suret et fumé. Peut–être, en fin de compte, que les virginies dominent; sauf que les proportions sont tellement bien déterminées que ce n’est pas l’évidence même.

C’est là, je crois, le secret qui fait d’un Balkan un mélange à part des mélanges anglais traditionnels : alors que chez ces derniers, le latakia domine souvent, donnant ainsi un caractère fortement fumé, le Balkan, atteignant un équilibre entre les divers tabacs, demeure riche tout en étant soyeux; presque doux – sans l’être pour autant. Cela demande un tour de force certain dans l’art du blending.

Conclusion :

L’Erinmore Balkan Mixture est un tabac à l’arôme relativement "calme" qui offre néanmoins une belle palette de saveurs qui augmente en intensité et en complexité tout au long du fumage, sans jamais devenir trop intense. Je considère que c’est un tabac bien réussi puisqu’il conserve une harmonie heureuse; chacun des tabacs manifestant nettement ses caractéristiques sans vouloir dominer les autres. L’Erinmore Balkan Mixture n’est jamais âcre et ne pique pas la langue, en dépit de sa coupe relativement fine. Lady Nicotine, quant à elle, m’offre une dose moyenne, ce qui est parfait pour moi. Je suis un peu peiné de n’en posséder que deux autres boîtes dans ma cave. Et me console en sachant que c’est au moins çà.

À essayer, donc, si vous avez l’occasion d’en dénicher. Il est disponible en Grande–Bretagne, mais aussi en Allemagne, en Italie, et en Suisse. Je ne l’ai pas vu en vente ailleurs, malheureusement.

Bonne Pipe,
Claude