Le phénomène de la plus–value actuelle des tabacs à pipe vintage

par Lord Guyrox (Claude Giroux)

09/07/18

J’observe depuis maintenant plusieurs années un phénomène de surenchère dans les ventes privées des tabacs à pipe vintage1. Cette vague, plutôt que de vouloir se résorber, prend de l’ampleur.

Il importe de se demander pourquoi ce phénomène existe. Surtout, pourquoi il a pris des allures que je considère non seulement ridicules mais désormais inquiétantes de par les prix excessifs demandés (ou payés durant les enchères) pour des tabacs considérés mythiques et légendaires ou dont la production a récemment cessée.

Je vous propose quelques observations et hypothèses qui pourraient expliquer cette fièvre de plus en plus brûlante (et coûteuse) qui s’est emparée de notre monde.



Quelques remarques historiques

Revenons en arrière d’une trentaine d’années. De notre côté de la mare, les tabagies ont pignon sur rue à peu près partout. Juste dans la modeste ville de Saint–Jean–sur–Richelieu où j’ai passé l’essentiel de mes années d’adolescence et le début de ma vie adulte, on trouve quatre tabagies très bien pourvues ainsi que certains magasins de grande surface et dépanneurs qui offrent un choix qui se défend. Si l’on se rend à Montréal on trouve des tabagies de luxe comme Blatter & Blatter, Henri Poupart, Davidoff et Dunhill. On a l’embarras du choix, en quelque sorte !

Aujourd’hui, il ne reste qu’une seule tabagie à Saint–Jean–sur–Richelieu. Malgré le mot "tabagie" qui apparaît sur son enseigne, ce n’en est plus véritablement une. Le choix est réduit à une demi – douzaine de tabacs en sachets. Quant à la sélection des cigares, elle demeure modeste. Du côté de Montréal, Davidoff et Dunhill ont mis la clé dans la porte il y a environ une vingtaine d’années tandis que Poupart l’a fait plus récemment. Il reste bien Blatter & Blatter. Sauf que ses propriétaires ont été forcés d’emménager dans des locaux plus petits à deux reprises au cours des quarante dernières années et le personnel a été réduit.

Bref : c’est triste à voir.

On connaît les causes de ce changement frappant. Une tendance sociale puis politique s’est développée à partir de la décennie 1990 contre les fumeurs, d’abord sur les lieux de travail. Fumer était mal perçu parce que considéré contre–productif par les employeurs. Le mot circulant était (et l’est sans doute toujours) que les fumeurs sont des paresseux. La preuve, ils sont toujours en pause ! Sous la pression des mouvements anti–tabac, les gouvernements ont enchaîné avec des lois diverses interdisant de fumer sur les lieux de travail et dans certains espaces publics. Tout ceci pour le bien de tous. Et parce que les fumeurs coûtent (soit–disant) cher à la société en termes de soins de santé, des hausses de prix ont accompagné ces lois.

Les fumeurs sont devenus la cible de discriminations diverses et l’objet d’hostilité - qui ont toujours cours. Les conséquences directes de ces mesures de répression furent : la diminution significative du nombre de fumeurs; la fermeture constante de fermes cultivant le tabac, de manufactures de tabac, de fabriques de pipes et de tabagies.



La situation actuelle

Ces attaques incessantes contre les fumeurs ont provoquées un changement important de leur mentalité. En plus de développer un certain sentiment de culpabilité, le fumeur a commencé à sentir au fil du temps qu’une épée de Damoclès était suspendue au–dessus de sa tête. Comment l’en blâmer lorsqu’on prend connaissance de toutes ces revendication d’associations anti–tabac ou d’élus qui demandent constamment l’interdiction totale du tabac ! 2

Arrivons à nos moutons. Imaginons un instant que nous sommes en 1985. Un patron de tabagie de luxe demande 75$ pour une boîte de tabac alors que le coût moyen en est de 13$. Il se justifie à l’aide des arguments suivants : le tabac est désormais introuvable; il a pris de l’âge, ce qui le bonifie; et il possède donc un goût à nul autre pareil.

Les chances sont que la boîte ne trouverait pas preneur.

Or, nous constatons que la même boîte, aujourd’hui, pour un prix bien plus élevé, elle part bien vite !

Pourquoi les choses sont–elles différentes aujourd’hui ? Voyons quelques facteurs :

  1. La nature humaine. Dit autrement : l’appât du gain. Quelqu’un doté de l’esprit des affaires a eu l’idée de mettre en vente des tabacs vintage et d’ajuster leurs prix en conséquence. Cet esprit a eu un effet boule de neige à plus d’un niveau. L’idée a marché et a donnée jour à ce marché. Les pétuneurs l’ont accueilli avec enthousiasme (après tout, il se situait, justement, dans l’esprit du temps). Et, d’autres fins esprits, comprenant les possibilités de ce marché, se sont précipités vers ce nouvel Eldorado.
  2. La mode de l’encavement. Contrairement à ce que je croyais jusqu'à maintena, l’encavement des tabacs n'est pas une pratique récente. Par contre, malgré qu'elle remonte aux années 80, cette philosophie du tabac ne semble pas avoir été beaucoup répandue avant d'il y a une quinzaine d'années. En d'autres mots, il ne serait jamais venu à l’esprit de la majorité des fumeurs de pipe il y a vingt ou trente ans de stocker des dizaines, voire des centaines de livres de tabacs pour une consommation future comme c'est le cas de nos jours. Généralement, on achetait sa blague (sachet) ou sa boîte à la tabagie ou au dépanneur et quand c’était terminé, on y retournait pour refaire le plein. Tandis qu'aujourd'hui, même si je n'ai pas trouvé de statistiques, je dirais qu'environ un fumeur sur trois se constituant une cave représenterait une proportion réaliste. Trois motifs peuvent justifier cette pratique : a. Le plaisir d’avoir accès à des tabacs qui vieillissent, se bonifiant ainsi; b. Une mesure de prévention saine (ne pas être pris au dépourvu dans le futur) pour contrer les lois de plus en plus restrictives et parer à une rareté grandissante des tabacs. Enfin, certains stockent un surplus afin d’en revendre une partie lorsque les tabacs seront devenus très difficiles à obtenir.

    Ce besoin de stocker a généré parmi les pétuneurs ce que j’appellerais une "insécurité tabagique". Les achats deviennent excessifs et nombreux. À tel point qu’on a attribué à ce comportement l’acronyme "TAD" : le Tobacco Acquisition Disorder. Cette insécurité doublée d’un comportement qui devient compulsif stimule la convoitise pour certains tabacs considérés trendy ou qui deviennent de plus en plus rares sur le marché. Et a provoqué la hausse constante des prix dans les ventes privées.
  3. La rareté et la rareté grandissante de certains tabacs et les impacts sur la loi de l’offre et la demande. On connaît le principe : plus la demande est grande mais l’offre petite, plus les prix augmentent. Or, ce dont nous sommes témoins avec ce marché est absolument paradoxal. Il est indéniable que les tabacs d’antan sont devenus rares. Il est certain également que des agences gouvernementales, telles la Food and Drug Administration (FDA) aux États–Unis, attaquent de plus en plus l’industrie du tabac. Malgré cela, il existe tout de même un nombre élevé de tabacs disponibles sur le marché. Très élevé, même ! Dans les faits et malgré les restrictions de plus en plus grandes, il y a eu une augmentation significative de la disponibilité plutôt qu’une diminution lors des dix dernières années. Et c’est là que réside le paradoxe : alors qu’on pourrait penser que la grande disponibilité des uns compenserait pour la perte ou la rareté des autres, la réaction semble être de concentrer une partie non négligeable de son pouvoir d’achat dans l’acquisition de tabacs qui vont disparaître, sont disparus ou sont désormais considérés vintage. On ne peut que le constater clairement lorsque l’on pense à l’annonce de la fermeture de la maison McClelland : les derniers inventaires devinrent l’objet d’un pillage monstre sur les sites de vente en ligne. De même, les prix dans les ventes privées dès les lendemains de l’annonce de sa fermeture ont explosé.

    Les fumeurs ont succombé à un effet de panique, malgré le fait qu’une énorme variété de tabacs demeurait disponible sur le marché !3 Considérant la réponse suite à la fermeture de McClelland, qu’en sera–t-il lorsque les tabacs Dunhill ne seront plus disponibles ?
  4. La création des mythes et légendes. Elle se résume ainsi : les tabacs d’antan étaient bien mieux ! On lit constamment, au sujet des tabacs Dunhill produits par Orlik, qu’ils étaient bien mieux lorsque faits par Murray’s. Les Fours Square, bien mieux lorsque fabriqués en Grande–Bretagne plutôt qu’au Danemark. Les Rattray’s fabriqués en Allemagne sont une pâle copie de ceux fabriqués en Écosse. En appliquant ce principe à d’autres grandes marques - Capstan, Escudo, Bengal Slice, Balkan Sobranie, St Bruno, etc. - et en faisant constamment circuler ce mantra, les mythes et légendes naissent. Évidemment, il y a du vrai : ils sont également confirmés par le temps de vieillissement acquis par ces tabacs.4 S’il est encavé correctement, il demeure indiscutable que le tabac se bonifie avec l’âge. Je l’ai bien constaté quand j’ai récemment ouvert une boîte d’Elizabethan Mixture acquise il y a tout près de cinq années. Le tabac était très différent de celui de la boîte ouverte peu après l’achat. Les brins étaient bien plus foncés. Le raisin et le poivre du perique, bien prononcés. Les virginies, plus moelleux et sucrés. Il offrait un très bel équilibre. Je ne peux qu’imaginer ce qu’il sera dans quelques années. Ce que je m’explique mal c’est que des boîtes de Balkan Sobranie de 4 oz s’envolent à plus de 1000 USD. Après tout, ce n’est que du tabac !



Où en sommes–nous ?

Malgré les grands choix disponibles sur le marché, pourquoi ces tabacs vintage sont–ils tellement en demande ? Et, pourquoi les pétuneurs acceptent–ils de débourser des petites fortunes sur certains ?

  1. Il y a la stratégie des revendeurs privés qui mise sur les facteurs du vieillissement, de la rareté et de l’expérience d’un moment de fumage ultime. C’est pourquoi on peut lire un peu partout à quel point ce Rattray’s Black Mallory datant de 1990 est incroyable. Que cet Escudo de 1980 est indicible de majesté. Que ce Balkan Sobranie No 759 des années ’50 est le Saint Graal des tabacs et une expérience bouleversante. Qu’on ne peut pas se tromper avec cette version originale de l’Amphora Full Aroma fabriquée par Douwe Egberts. Que ce Standard Mixture Medium 1970 fabriqué par Dunhill représente le summum. Que ce Capstan Navy Cut Medium de 1930 est, simplement, rien de moins que divin. Que celui–ci est mythique. Que celui–là a un goût légendaire.
  2. Il y a leur valeur mercantiliste. Ces tabacs ont une bonne valeur d’investissement. Par conséquent, certains, peut-être plus qu’on peut le croire, achètent dans le but de revendre avec une bonne marge de profit qui financera d’autres achats. Après tout, les attaques de TAD peuvent devenir fort onéreuses si on perd vraiment les pédales – et les pétuneurs semblent les avoir perdus au cours des quelques deux ou trois dernières années. N’oublions pas, également, que le fait de posséder une ou des boîtes de tabacs anciens et rares exerce un attrait très fort puisque, dès lors, on devient en possession d’une tranche d’histoire.
  3. Admettons–le. Ce discours sur les mythes et légendes fascine puisqu’il affirme que le fumage de ces tabacs représente une expérience inoubliable. Qui d’entre nous n’a jamais cherché (ou cherche encore) le tabac ultime ? Parfait ? Le fameux Graal ? Même si ce ne serait que le temps d’une ou de quelques boîtes ? Ce discours nous parle. Il nous parle, même, très fort.
  4. Justement. Ferions–nous, avec ces tabacs, véritablement l’expérience d’un moment incroyablement transcendant, marquant, unique, qui perdurerait dans notre mémoire ? Le jeu en vaut–il la chandelle ?
  5. Les pétuneurs ont perdu toute retenue. C’est dommage puisque je crois qu’il importe de demeurer sur ses gardes lorsqu’il s’agit de ce marché. Devant l’ampleur de cette fièvre les consommateurs doivent apprendre à faire preuve de modération. Il faut cesser d’accepter de payer de tels prix pour des tabacs vintage. Il faut reprendre un certain contrôle sur le jeu de l’offre et de la demande. Il faut, avant de procéder à leur acquisition, exiger de plus grandes garanties quant à leur bonne intégrité et, surtout, de leur bonne provenance et préservation. Je me dois de le rappeler, ayant acquis des tabacs vintage par le passé (qui étaient rien de moins que foutus) : les risques de déception sont grands, dans ce secteur. Si un revendeur en ligne accepte de remplacer une boîte de Orlik Dark Strong Kentucky dont le scellé est défectueux, pourquoi accepter de débourser une petite fortune sur une boîte dont on ne garantit pas le contenu ? Une boîte peut très bien contenir un tabac tellement asséché qu’il a perdu tout arôme. On a qu’à penser à un sachet de Balkan Sobranie de la décennie 1990, par exemple. Pourtant, ils s’envolent maintenant à plus de 400 USD ! Ou, parce que le scellé s’est légèrement rompu, non seulement il est sec mais l’humidité peut s’être insinuée dans la boîte, gâchant le tabac parce qu’elle n’a pas été convenablement entreposée.

Ceci ne tient pas compte de la possibilité qu’il puisse exister de la fraude. Qu’un tabac quelconque a été placé dans une vieille boîte puis, par un procédé quelconque, on y a réappliqué un scellé. Même si elle semble loufoque, on peut raisonnablement poser cette hypothèse. Après tout, les pipes des grands artisans font l’objet de répliques frauduleuses. Pourquoi pas des tabacs vintage ? Surtout qu’il existe un nombre de plus en plus grand de raretés qui font leur apparition sur le marché. Il faut s’interroger. Simple coïncidence ? Ou existe–t–il quelque chose de plus sinistre à l’œuvre ?

Soyons très prudent, dès lors. Car les prémices de ce marché me rappellent une stratégie classique de marketing : la vente du rêve. Du bonheur, en fin de compte. Et tout bonheur a un prix : il coûte cher. Le bonheur en boîte aussi, on le voit bien.

Surtout, n’oublions pas : souvent, la publicité trompeuse peut avoir cours.

Lord Guyrox (Claude Giroux)

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1Je peux généralement définir les tabacs vintage comme : a) soit des tabacs qui ne sont plus en production et ont atteint un certain âge; b) soit des tabacs qui sont toujours produits mais ont atteint un certain âge. Les tabacs récemment disparus tels que McClelland, quoique je ne les considère pas tels, le deviendront sans doute d'ici un an ou deux puisque les prix sur les boîtes âgées ont déjà considérablement augmentés depuis la fermeture. Dans certains cas, cette surenchère ne vise pas que ce genre de tabacs. Pensons aux tabacs Esoterica Tobbaciana ou J.F. Germain’s lorsqu’ils deviennent disponibles. Du fait de leur très forte demande et de la petite quantité produite, les sites de vente tels que smokingpipes.com ou 4noggins.com imposent un prix supérieur à leur valeur réelle. Chez certains, les prix exigés ont triplé. Je pense notamment à Pipe & Leaf, site américain, qui demandait 100 USD pour ses sacs de 8 oz de Penzance et Stonehaven, 50$ pour les boîtes de 50 gr de ces mêmes tabacs, ainsi que 29,95$ pour des boîtes de Brown Flake et Special Latakia Flake.

2Au–delà des arguments économiques (le tabagisme coûte cher en termes de soins de santé), l’argument principal justifiant l’acharnement étonnant des non–fumeurs à l’endroit des fumeurs se base sur le principe suivant : celui de surtout protéger nos enfants de ses méfaits. D’où les slogans tels que "Imaginez un monde sans fumée", par exemple. Mais de quoi les protégeons–nous, au juste, si l’on considère que la pollution générée par la fumée du tabac, au niveau mondial, représente 3% (et ces chiffres doivent être révisés à la baisse puisque le nombre de fumeurs a baissé au cours des quinze dernières années) ? Que font la société et les parents dans le but de protéger nos enfants des 97% restants d’agents polluants ? Deux exemples parmi d’autres : a. Les non–fumeurs se réjouissent des lois anti–tabac sur les terrasses, pouvant enfin manger en paix sans se faire polluer par les fumeurs. La contradiction est qu’ils ne sont pas protégés des émissions polluantes des automobiles qui circulent par milliers ou émissions industrielles environnantes alors qu’ils profitent d’un environnement "sans fumée". Mais ils n’hésitent pas à y traîner leurs enfants ! b. Les campus universitaires annoncent avec fierté les interdictions de fumer sur les lieux mais l’alcool et autre abus divers pouvant tuer par surdose les étudiants ne sont pas interdits.

3Smokingpipes.com avait limité les achats individuels de la série Frog Morton, seule série restante disponible à l’achat, à 50 boîtes par personne, par jour. Cela donne une idée de la frénésie qui s’était emparée des pétuneurs et surtout, démontre l’ampleur des montants qu’ils étaient prêts à débourser pour se procurer des McClelland. Je m’explique mal cette panique qui a eu pour conséquence d’enflammer la demande, donc les prix depuis. Et ce sera pis dans quelques années

4Peut–être que c’est justement la bonification obtenue par le vieillissement qui donne l’impression, en bonne partie, que c’était mieux avant, plutôt que la qualité des tabacs ou la recette utilisée par les nouvelles maisons, car il est indiscutable qu’un tabac vieilli ne laisse pas beaucoup de chances à un tabac récemment mis en boîte.