Errances d’une volute

par Laurent M

11/03/19

Saison 3 - Sunset le noctambule nyctalope

Des liens se sont glissés dans le texte, ils sont signalés par un *

Quelle est l’hygiène de fumage du fumeur de pipe ? Ma question ne sous-entend pas que le fumeur de pipe soit sale, ni que ses pipes soient encrassées. Non, on peut entendre par hygiène la discipline personnelle propre à mettre l’esprit en branle pour pratiquer son art. En débutant ces errances, j’avais pour objectif d’être attentif au tabac que je fume, à en faire les contours et détours en passant par toutes les nuances, à éduquer mon goût et parfois à le forcer au cours des fumages, à faire en sorte que mon esprit soit plus présent au fumage qu’il ne l’avait été dans toutes les années passées. Or, être attentif aux variations du tabac nécessiterait de mesurer des variations au fil des mois, des années. C’est un peu comme si l’on devait boire le même vin à différents moments après l’ouverture de la bouteille, puis plusieurs bouteilles d’une même année à des temps différents, puis faire des comparaisons entre les années. Le vigneron connaît les variations de son terroir par cœur. La différence pour le fumeur de pipe est qu’une fois une boite terminée, et sauf le cas où il en conserve une série en cave et se consacre à un seul tabac, c’est qu’il ne peut pas faire la comparaison dans la durée tant il est sujet à sa dromomanie tabagique. Passer de tabacs en tabacs, goûter sans cesse pour atteindre l’inaccessible étoile est une occupation permanente, sans doute vaine. “Nil nove sub sole” me direz-vous comme Qohelet ? Alors, s’il n’y a rien de neuf sous l’astre du jour, peut-être faut-il avoir plus de sérénité en regardant la nuit et ses milliers de soleils, et commencer par y entrer par la rêverie des couchers ? C’est ce à quoi invite le Sunset, et nommons-le Sun pour le temps où nous partagerons notre intimité.

La montée de la nuit

D’un soleil couchant, on attend de belles choses : des couleurs de ciel flamboyantes qui irisent le dessous des nuages, une variation du bleu qui passe du clair au quasi indigo, qui assombrit l’éclat lumineux du jour et amène cet état de rêverie qui prélude à la nuit lorsque vient le crépuscule, ce moment après le coucher du soleil lorsqu’il y a encore la lueur de l’astre absent qui affaiblit le flux photonique et provoque l’émergence des monstres et des cauchemars de la nuit. “La Nuit vient, noir pirate aux cieux noirs débarquant” nous indique Rimbaud dans ses “premières communions”. Drôle de mot que crépuscule, quasi-inchangé depuis le latin classique “crepusculum” qui, au sens figuré du Gaffiot, signifie “obscurité”. Le dictionnaire latin/anglais Perseus indique “twilight”, bien connu des adolescents lecteurs d’histoires de vampires. Zone de l’entre-deux, de changement, d’inter-faune, zone où rodent les félins nyctalopes.

Si le regretté Alain Bashung “osait Joséphine” en nous fredonnant que “plus rien ne s’oppose à la nuit”, c’est une autre figure féminine qui est venu me rappeler que la nuit appartient sans doute plus aux femmes qu’aux hommes. En cette fin d’année où sort la suite de “Mary Poppins”, j’en ai profité pour revoir le film de 1964, toujours magique. La nuit lumineuse nous envahit quand Bert, au pied de la cheminée des Banks affirme que “là-haut, c’est le royaume des autres êtres de la nuit et de la féérie des nuages et des suies” *. Banks, George Banks, est un fumeur de pipe. Dans le film, c’est son geste d'agacement de déchirer la petite annonce de ses enfants et de la jeter dans la cheminée qui fait venir Mary Poppins. Quelques instants auparavant, ce pur représentant de la bourgeoisie londonienne expliquait sentencieusement à Winifred, son épouse dépassée, comment il fallait recruter une nounou, tout cela en bourrant sa pipe. Cette scène est particulièrement éprouvante pour un fumeur qui prend soin de ses bruyères. Banks Senior, vil gougnafier, prend une de ses pipes sur un râtelier, la regarde et la tapote sur le manteau de la cheminée ! Ensuite, il se dirige vers un gros pot à tabac et, tout en parlant, la bourre d’un air distrait. Tout cela pour, au final, ne pas l’allumer. Mais la cheminée est la porte d’entrée au rêve, comme l’est le fourneau de nos pipes. Ce sont Bert et Mary Poppins qui ont la clef de ce monde au pied de la cheminée :

“Bert:
Oh, rightly so! A chimney is a wondrous thing. She's built tall right up there on the roof. When the wind is just right, it blows across her top, then draws the smoke right up the flue. Here. Feel the pull on the end of that brush. It's like I got a whale on the end of the line, ain't it? Michael,

Mary Poppins:
Be careful. You never know what may happen around a fireplace. Oh, bother!”

Et hop! Les enfants Banks sont aspirés, et nous aussi et une fois dans la cheminée de nos pipes, il nous faut garder le rythme pour garder le bon tirage : “Come on, step in time !” chantent les ramoneurs dans ce ballet endiablé digne d’une nuit de Walpurgis qui se termine par un feu d’artifice d’enfer.

-“Oui mon ami, garde le rythme du fumage, la constance, la ténacité, la volonté de parfaire ton art. Ne te laisse pas arrêter par les vents contraires, les lois, les décrets d’application, les arrêtés, les circulaires, les injonctions, les photos immondes de gencives écarlates et de poumons rongés des paquets de tabacs, même si ceux-ci (Seigneur, doux Jésus) contiennent parfois près de vingt pour cent d’agents de texture - mais ne les reprend surtout plus !” (Laurent M, in “Mes autosuggestions hallucino-incantatoires”, éditions Quedalle 2019).

Tout ce qui nuit

Parfaire l’art du fumage implique de réinvestir cet imaginaire contre lequel lutte le monde. On peut comprendre cette lutte face à l’implacable rouleau compresseur de l’industrie des cigarettiers. On le comprend moins sur la minorité persécutée des fumeurs de pipe qui vit avec affliction les restrictions et pour laquelle l’échappatoire imaginaire est une nécessité vitale d’hygiène mentale. Empêcher l'imaginaire du tabac est l’objectif de la loi Evin, ce pour quoi il est impossible en France que les nouveaux tabacs portent des noms évocateurs et restent affublés de simples numéros : N° 1, 2, 3, 4, B5, ... Empêcher les gens de rêver est l’ultime technocratie imbécile de ceux qui veulent nous transformer uniquement en consommateurs bêlants jusqu’à mourir en bonne santé, le sourire aux lèvres et le porte-monnaie vidé. Quand le monde marche sur la tête, pas étonnant qu’il pense et agisse bêtement comme un pied ! C’est être bien injurieux envers les bêtes et envers les pieds ! La bêtise ! Eternel sujet qui revient toujours en force par vagues de plus en plus puissantes. J’ai été frappé par son étendue généralisée en lisant récemment les excellents livres de Christian Morel sur les “décisions absurdes”, livres tout à fait sérieux sur les environnements à haute qualité de sécurité, dans lesquels il est décrit par le menu comment se prennent parfois des décisions dont le résultat va à l’exact opposé du but que l’on cherche, et comment on s’y cramponne comme un poisson sur un hameçon. C’est stupéfiant et en même temps instructif. Mais la bêtise va plus loin dans un monde où la laideur et l’encrassement neuronal sont devenus un mode de vie encouragé. Là, je laisse la plume à Armand Farrachi qui, dans “Le triomphe de la bêtise” fait le constat suivant :

“Ce qui semble nouveau dans l’histoire de notre civilisation, ce n’est pas la bêtise en soi, comme forme de radicale inaptitude, ni celle des individus, même s’ils sont en plus grand nombre, plus péremptoires dans la stupidité, mieux équipés pour l’exprimer et pour la diffuser, mais l’abêtissement du monde pris dans son évolution globale, dans son destin, la bêtise au niveau politique, celle d’une société jadis plus éclairée qui sombrerait peu à peu dans la confusion mentale comme le jour sombre peu à peu vers la nuit. Dirigeants et dirigés sont pour une fois logés à la même enseigne”.

La nuit de la bêtise, oui, par l’extinction programmée de l’intelligence et du libre-arbitre. Une nuit organique, mentale, civilisationnelle qui, par les tombereaux de faqueniouzes qui se déverse du flot palot de nos smartphones réduit les “Lumières” du siècle de Beaumarchais à de tristes LEDs. Et ainsi, jour après jour, se réalise la prophétie du poète T.S. Eliott qui, à la fin de “The hollow men” (“Les hommes creux” - déjà tout un programme !), nous prévient : “This is the way the world ends / Not with a bang but a whimper” (C’est ainsi que finit le monde / Pas sur un boum mais sur un murmure”).

Alors oui, le coucher du soleil peut être vu d’une manière réelle mais aussi métaphorique, à l’instar de ce tabac que je fume qui est certes composé d’herbes traitées mais également porteur de promesses d’espoirs et de rêves, ou de cauchemars grouillants de Goules, Vouivres, Andouilles, Crétins, Bécassins, Cynocéphales, Epouvantards, Tivichauds, Faqueniouzes, Dragons, Harpies, Saperlipopétards, Banshees, Marticores, Gueulards, dents, crocs, Trumpotouites, hurlements, ricanements, onomatopées, glougloutements et chuchotements d’asmeristes. J’envie la simplicité des visions terrifiantes d’un Jérôme Bosch qui aurait été tant à l’aise pour peindre les affres de nos ténèbres. Dans la lueur crépusculaire de nos villes, certains voient le pâle falot des écrans comme un phare puissant d’intelligence ! Il y a des lumières qui aveuglent.

Au cœur des ténèbres

Comment nomme-t-on l’opposé de l’insomnie ? L’insomnie, c’est quand on n’arrive pas à dormir, mais quel est le mot lorsque que l’on a bien dormi et que le sommeil fuit à 4h00 ? Le mot hypersomnie sonne mal car se référant à celui qui dort trop, pas à celui qui dort trop bien et qui a son content de sommeil. La fuite du sommeil : C’est ce qui m’est arrivé dans cette nuit de décembre. D’un coup, l’état de veille revient, à la fin d’un cycle, les rêves et les bizarreries s’enfuient comme une volute au vent et me voici, debout, derrière les baies vitrées, à contempler silencieusement dans le noir le silence de la ville qui dort. La ville durant la nuit ne ressemble plus qu’à un gros animal marin échoué, attendant le ressac qui le relancera dans ses trépidations vivantes. Avec le froid, tout semble s’immobiliser et se pétrifier dans un silence ponctué de halos brumeux et les panaches de fumée des habitations. Il s’agit de panaches et non de volutes. Il y a un monde entre les deux. Le panache sort des cheminées industrielles, des tours de refroidissement des centrales nucléaires, des hauts-fourneaux, des complexes pétrochimiques, des chaufferies urbaines. Il est épais et massif, semblable à un cumulus. Plutôt étonnant d’utiliser ce mot alors que le panache fait référence à l’élégance, parfois à la morgue mais toujours à quelque chose de gracieux et scintillant, y compris dans la chute ou dans la mort (C’est le dernier mot de la pièce “Cyrano de Bergerac”). Les pipes font des volutes “avec” panache, ce qui veut dire que la fumée qui en sort a la légèreté des plumes qui ornaient les chapeaux des messieurs jadis, l’attrait de la friandise, l’enthousiasme contagieux et la fière allure, l’arabesque délicate et complexe tenant de la calligraphie précieuse alors que notre grosse cheminée d’usine ressort de la dactylographie et de la photocopieuse.

Le cœur de la nuit est le moment propice pour ouvrir la boîte de Sun, histoire de voir si le parfum qui s’en dégage est un parfum qui me rappelle la nuit. La description donnée sur Tobacco Reviews indique plutôt une ambiance exotique : “Rich and sweet Virginia grades from India are joined by a tangy and tartly sweet Virginia leaf from the Philippines, cold-pressed for 3 days and followed by 30 days of subsequent curing in a friction press, which provides the finishing touch to this wonderful Virginia flake. This makes Sunset a beautifully balanced and particularly full and creamy smoking treat. You will love it !” Indes, Philippines, full and creamy ! Rien que ça !

Les critiques notent : “Minor grass notes intermingled with earth, honey, citrus and tangy, sugary dark fruit sweetness with a slight tartness, a little wood, and bare hint of spice”. Herbe, terre, miel, citron et mandarine, bois épices, fruits sucrés. Tout cela ressemble à de la pâte de fruit. Un autre note pointe que “if the point is to smoke something flavorful Sunset is not it”. C’est étrange les avis, tout de même. On note aussi des “dark flavors, on the bready/yeasty side of the Virginia spectrum”. Hum, le spectre des virginies ? Il doit sûrement y avoir un instrument permettant de le mesurer, comme un voltmètre ou un oscillomètre. Un Virginospectromètre ? Je me plais à considérer avec respect et un sourire amusé ces vénérables critiqueurs qui paient de leur personne comme des savants fous s’agitant dans des laboratoires souterrains autours de rouages, de plateaux, de gerbes électriques montantes et descendantes et qui, par les nuits d’orage, au cœur des tempêtes et alors que la pipe allongée sur le plateau reçoit un éclair gigantesque, s’écrient d’une voix tonitruante : “It’s alive, alive” ! Peu d’odeur de foudre ou d’ozone dans ce “Bready/yesty side” qui sonne la fin de la nuit et plutôt le petit déjeuner !

Bref, les avis donnent une note plutôt positive sans toutefois tomber dans la louange, remarquant sa facilité de fumage. Le FIUT44 d’Erwin me questionne : “Quel amateur de virginia pourrait ne pas aimer ces saveurs réconfortantes et subtiles de pain grillé, de noisettes, de fruits épicés, ce bel équilibre entre doux et acide, cette fumée ronde et crémeuse ?” L’image donnée n’est guère celle de la nuit, sauf celle de l’activité d’un fournil de boulanger.

Nuit de boue

Pourtant, à l’ouverture, c’est l’odeur de la gelée de mûre qui me saute aux narines, immédiatement associée à la couleur violette, tirant vers le pourpre sombre. J’aime cette couleur cardinalice et princière. Adieu pain grillé, bready side, épices, agrumes. Peut-être au fumage ! Les tranches sont compactes, serrées, ressemblant plus à un bloc de moelleux au café qu’autre chose. Le tabac est d’un brun “coque de noisette” pointillé de taches claires. Il n’est pas très humide mais le mot effritement s’applique bien à ces tranches lorsqu’on cherche à les détacher. La “Getz reverse calabash” fera l’inauguration mais sans doute pas dans cette nuit d’hiver, face à la Seine. Pour le moment, en ville, la nuit est inversée, dénaturée. Les étoiles devraient être au ciel, l’obscurité sur Terre. Or, dans ce monde de plus en plus absurde, les brillances sont sur Terre et le ciel étoilé est obscurci par la pollution lumineuse. “L’obscure clarté qui tombe des étoiles” chère à Corneille n’est plus qu’un rêve au coeur des métropoles. La nuit a été chassée au nom d’un progrès où le cosmos n’a plus sa place. J’aimerais, en ville, revoir les étoiles et perdre mon regard dans leur scintillement de lucioles *. Cela n’est hélas plus possible, la nuit écarlate de la ville n’est plus qu’une brume fantomatique et publicitaire qui ne peut même pas fournir le rêve que suggérait une photo ancienne de Steichen *. Nous n’avons plus que de la gélatine lumineuse au-dessus des cités et, en campagne, lorsque les éclats brutaux des phares de voiture la trouent et la dispersent, la nuit nous révèle des viscères d’arbres éclairés * jalonnant des routes obscures sans mystère, parsemées de ronds-points où des lutins en gilets jaunes prient les dieux fiscaux de les épargner de la foudre des prélèvements. La conquête de la nuit, son exclusion, est au fondement de la civilisation occidentale moderne.

“Toutes les grandes villes comportent des zones qui ne prennent leur véritable aspect que dans la pénombre (...). Le bec de gaz opère cette transformation. Au premier rayon de ce soleil, le pays nocturne se pare de toutes ses ombres, et la matière commence des mues sinistres et merveilleuses. Le tronc lisse et sensuel des platanes paraît tout à coup une pierre lépreuse.” (Julien Green, Epaves, 1932).

Ce qui est lépreux, c’est sans doute le cœur humain, mû par cette cupidité de conquête de ce temps nocturne où l’ennemi est le repos alors qu’il y a tant à faire pour capter l’attention et consommer. Ce “temps de cerveau disponible” laissé à ne rien faire qu’à rêver est écœurant ! On le voit même dans le domaine culturel avec la multiplication des “nuits” : nuit de la musique, nuit des musées, nuit blanche, nuit de la culture, nuit de la lecture, nuit de la pensée conformiste, nuit du vivrensembledanslerespectdeladiversite, etc. “Les programmations nocturnes posent la question de la colonisation de la nuit par la rationalité marchande et la captation de l’attention permanente. Si la nuit devait devenir le même espace-temps que le jour, elle n’aurait plus le même intérêt” reconnaît le philosophe Mathieu Potte-Bonneville (La Croix, 18 janvier 2019).

Peindre la nuit

Ô “Plus divins que les étoiles scintillantes nous semblent les yeux infinis que la nuit a ouverts en nous”. Ecoutons un peu la supplication de Novalis (Hymnes à la nuit) et allumons la pipe ! La saveur est douce et peu âcre. L’odeur de mûre est absente, ce qui me fait bien douter qu’elle soit vraiment naturelle mais le fumage étant une discipline si acrobatique qu’une saveur absente un jour dans telle pipe peut revenir le jour d’après dans une autre, comme un gène saute une génération ou la mémoire involontaire nous rappelle la saveur au contact d’un objet ou en voyant une image. C’est ce qui m’est arrivé en cette fin décembre à l’exposition “Peindre la nuit” du Centre Georges Pompidou de Metz. C’est vraiment fortuitement que j’y suis arrivé à propos car le nom du tabac m’avait séduit sur ce thème avant même que j’ai connaissance de cette exposition que je n’ai découverte que sur place. Parfois, les coïncidences sont là, dans leur logique astronomique d’alignement des planètes. Il y avait notamment une installation faite d'ampoules et de projecteurs en mouvement qui passaient derrière des croisées de fenêtre. Immédiatement, comme le Narrateur et sa madeleine, je suis revenu plus de quarante ans en arrière, dans la chambre que j’occupais dans la maison de mes parents, dans mon lit qui était parallèle à une fenêtre identique. Lorsque les rideaux étaient fermés, je voyais le rai de lumière des phares des voitures s’avançant dans la rue se projeter sur le mur et se mouvoir le long du plafond, comme une course du soleil accélérée du lever à son coucher.

Le “coucher de soleil” composé par Hans Wiedemann était toujours dans la pipe, la même, la Getz, qui était dans la poche et je me déplaçais parmi toutes ses œuvres d’art qui me plongeaient dans la nuit et qui parfois me faisaient suggérer des volutes imaginaires. Ainsi de la toile de Norman Lewis “Night Walk#2” * dans laquelle s’élancent au-dessus d’une sorte de gueule noire béante une série de fumerolles stylisées, d'escarbilles de suie ou arabesques formant un nuage sombre au milieu duquel se détache un croissant de Lune. Et moi, qui suis si souvent dans la Lune, et qu’on me le disait déjà étant enfant avec ma propension à me disperser, je vois dans cette image le principe même de l’art du fumage qui entraîne le pratiquant à s’élever vers les régions sélénites, comme Savinien Cyrano de Bergerac s’élevant tiré par des oies * dans “Les États et empires de la lune et du soleil”.

La nuit et les volutes ! Si Norman Lewis avait bien entamé le décollage de ma rêverie, mon état ne s’est pas amélioré devant la toile de Lee Krasner. Son “Night Creature” * développe des volutes tournoyantes et inquiétantes faisant surgir des yeux et des gueules ouvertes issues de ce sentiment de l’enfance que nous avons tous eu : la sensation qu'une chose, mi-homme, mi-bête, nous regarde et saute sur le bord de notre lit ou nous poursuit en silence dans notre dos alors que nous venons d’éteindre la lumière d’une pièce et que nous en sortons avec précipitation pour ne pas se faire attraper et engloutir dans les ténèbres. Pire encore lorsque j’étais au pied de l’escalier au sommet duquel m’attirait la lumière protectrice de ma chambre et qu’il me fallait remonter quatre à quatre en laissant derrière moi la masse d’ombre dense au sein de laquelle je m’imaginais des yeux clos s’ouvrir lentement en même temps qu’une bouche à la langue de fouet me saisir les chevilles et me faire redescendre les marches.

Voilà bien des choses pour une simple pipe et un tabac. Ne peut-on donc pas revenir sur Terre et être plus prosaïquement descriptif et dire si ce tabac est simplement bon ou pas ? Pour cela, il faudrait que j’en ai fait le tour, fumé plusieurs pipes mais la Getz n’en finit plus d’être fumée, allumée, éteinte, rangée, ressortie. En cette fin décembre, le froid glacial fait que je ne peux fumer dehors que par intermittence et que le froid n’arrange sans doute pas le goût du tabac. C’est la saison des expos et la Getz en compagnie de Sun n’a jamais vu autant d’œuvres : Basquiat et Schiele à la Fondation Vuitton, Miro au Grand Palais, les œuvres du centre Pompidou de Metz, tous ces lieux où voltigent les volutes des crayons des artistes sans que jamais ne puisse s’envoler une volute de tabac. Il y a de quoi être frustré. C’est aussi la saison des théâtres et du ciné en famille. Fumer la pipe n’est guère compatible en salle et j’apprécie ne plus être empesté par l’odeur collante et âcre de la cigarette qui se rapporte dans les vêtements. La nuit est le monde du théâtre, au point que jouer une pièce l’après-midi s’appelle une matinée. C’est dire le décalage temporel de ces oiseaux de nuit de comédiens. L’autre soir, alors que je sortais d’une représentation sur les Grands Boulevards, notre modeste et respectable équivalent de Broadway et de West End, le lieu et le moment me fit penser au film “Les enfants du Paradis”, souvent cité, dans lequel une courte scène voit Pierre Brasseur sur son lit en train de lire tout en fumant une longue pipe courbe au-dessus de laquelle s’échappent quelques volutes légères. On ne sait quel tabac mais du brun très certainement.

Je finis la Getz plusieurs jours après l’avoir remplie, dans une longue séquence crépusculaire, alors que la nuit grisâtre monte de la Seine et envahit doucement le parc où des enfants jouent au football, laissant avec leurs maillots les seules traces colorées du paysage. Durant une vingtaine de minutes, Sun me délivre un goût doux qu’il gardera jusqu’au bout dans une combustion parfaite, me laissant une saveur acidulée en rétro-olfaction, pas du tout âcre. La cendre fine et blanche tombe toute seule en vapeur. Souvent, il me reste quelques brins inallumables dans la pipe, ou tellement imbibés de jus de tabac que le goût en devient infect. Là, rien que de la belle cendre blanche. Du bel ouvrage. Sur la petite place, un manège brille de mille feux dans cette nuit désormais installée. La fin de la pipe a fait monter la nicotine, pourtant peu virulente dans ce tabac et c’est au rythme coloré de “l’entrée des gladiateurs” * qui s’échappe du manège que je rentre chez moi.

Tournoyer dans la nuit

Que de mots, que de mots pour tourner autour de simples feuilles de tabac de virginie séchées, compactées, tranchées et mises en boite, et quelle absurdité d’y coller un imaginaire nocturne tout autant qu’un imaginaire océanique à d’autres, ou de chasse au canard, de course automobile, de joaillerie, de courses de chevaux, d’aviation, de nautisme, etc. C’est vrai que c’est absurde mais dans une époque où l'absurde règne en maître, est-ce une folie ou une sagesse ? En quoi la saveur sucrée et acidulée du virginie, avec ses relents de mûre et de foin s’accorde-t-elle à la nuit où à l’océan ? En rien. Il ne s’agit que fumerolles dans la tête du fumeur pour les uns, pur marquetinge de bas étage pour les autres, destiné uniquement à attirer nos ailes de consommateur sur les lampes brûlantes des autels marchands où nous nous consumons .“In girum imus nocte ecce et consumimur igni”. Nous tournoyons dans la nuit et nous voilà dévorés par le feu, crépitent et chantent les brins de tabacs dans leur latin palindrome que Guy Debord avait repris pour analyser cette société du spectacle qui chaque jour nous déverse ses entrailles fétides dans nos charentaises. Il y a des lumières qui sont noires et l’on peut fumer du Sunset composé d’un virginie solaire par grand jour d’été sur une plage et pourtant avoir le sentiment de la nuit intérieure qui vient, de l’étouffement progressif de la pensée sous le déluge des biens, de l’avancée de la grande bouche d’ombre aux dents cariées qui vient sucer nos fluides vitaux comme une plante carnivore digère lentement le corps des insectes qui tombent dans sa tubulure ou ses mâchoires dentées. “Au fond de la matière pousse une végétation obscure ; dans la nuit de la matière fleurissent des fleurs noires. Elles ont déjà leurs velours et la formule de leur parfum” nous soufflait Gaston Bachelard dans “L’eau et les rêves” et, pour le parfum, il peut y avoir aussi celui de la mûre et du foin dans une boite de Sunset qui rassure et réconforte.

Lueur d’éclipse

Dans l’avancée de la découverte de ce tabac, j’ai fumé plusieurs pipes en maïs. C’est toujours étonnant l’excellent goût que peut procurer ce matériau roturier aux tabacs. Le tabac de virginie, sucré en goût s’accorde bien avec le maïs, aussi sucré. Le tout donne un goût extrêmement plaisant fournissant presque des fragrances de bonbon légèrement acidulé. Et l’odeur du tabac à pipe éteint dans son fourneau ? Ce n’est d’habitude qu’avec répulsion que nous sentons les cendres froides dans nos fourneaux. Là, il s’en dégage comme un parfum de regret, nostalgique et sucré comme un petit gâteau que l’on a oublié au fond d’une poche et dont on retrouve les miettes quelques jours après, que l’on porte à ses lèvres pour retrouver un bon souvenir. Le goût est également excellent dans une petite cherrywood dans laquelle le tabac s’est merveilleusement consumé.

Les tranches de flake de Sun ne se détachent pas, elles s’effritent au fur et à mesure, à la manière d’un mur lépreux dont les lambeaux s’écroulent peu à peu. Impossible de compter le nombre de tranches. Les brins glissent sous les doigts, un peu gras. L’odeur de mûre a disparu. La nuit m’accompagne lorsque je pars tôt le matin, lorsque je rentre le soir, pipe au bec dans cet environnement urbain où les lucioles bruyantes des automobiles ronflent avec leur stridulation de drone encrassé.

Ô nuit soit qui mal y pense

Il y a des moments dans la vie d’un tabac où on se doit de remplir pleinement sa mission. Ce sont des moments rares dont il faut profiter, et qui se déroulent généralement en milieu de pipe. Ce soir-là, les volutes sortaient en tourbillon de ma bouche, s’évanouissant presque instantanément dans le noir de cette froide soirée parisienne. La pipe, une ligne Bretagne revue et pomponnée à neuf, s’est mise à s’embrasser très fort avec Sunset et le goût, durant quelques minutes, a été délicieux, profond, ample. Ces moments, il faut bien que je l’avoue, sont rares avec ce tabac. Derrière sa grande honnêteté de façade, façon maître d’hôtel un peu distant, il rechigne à se livrer, se montre avare de sentiments et de saveurs, reste sur son quant-à-soi. Pourtant, quelquefois encore, avec la fine Liskey, il s’est livré à la plus impitoyable débauche de goûts. Il faut dire qu’à ce moment-là, j’étais assis dans la froideur de janvier à la terrasse de mon quartier général de la rue d’Oberkampf, au café Charbon, à méditer sur les errances de l’écrivain Daniel Rondeau dans les ruines de Carthage. De Didon à Flaubert en passant par Hannibal et Augustin, ce fut une plongée dans les méandres du temps où l’on constate la vacuité des empires et leur désagrégation dans la nuit de l’Histoire. Le temps que j’ai passé à Carthage avec cette pipe m’a donné comme le sentiment vertigineux d’avoir trouvé la clef merveilleuse de franchir les siècles par petites bouffées. La Liskey au bec fin était coincée dans un pan de mon manteau et Sun s’harmonisait bien avec le goût d’une Guinness noire de nuit posée sur la table. Une fois encore, le slogan de Chez Justine, face à moi, “le feu c’est la vie”, me renvoyait à cette guerre punique dont la fin fut la destruction de Carthage par un incendie qui dura dix jours et dix nuits. Nuit encore qui conclut ce livre par cette phrase : “La nuit cruelle n’est jamais loin du jour”.

Comment te dire adieu ?

Sun s’épuise dans sa course nocturne des petits matins frais. La dernière pipe, dans une Castello Perla Nera charbonneuse, est le 21 janvier, entre la première éclipse totale de Lune de l’année d’un orange sanguin sur le contrefort ouest du ciel, et le début de l’après-midi, à l’heure à laquelle le roi Louis XVI a été exécuté, dans le tourbillon ténébreux de la Terreur. Toute lumière à son cône d’ombre.

“Nous sommes quelques hommes qui proclamons que la vie telle que la civilisation occidentale l’a faite, n’a plus de raison d’exister, qu’il est temps de s’enfoncer dans la nuit intérieure afin de trouver une nouvelle et profonde raison d’être.” (André Masson, lettre à André Breton, 2 septembre 1925)

Et alors, dans nos pérégrinations tabagiques, à la lisière du jour et de la nuit, faut-il retenir une illumination des volutes de Sun, comme celle de Fiete Stolte (Smoke after life with candle *) ? Non. Sunset est un honnête tabac qui ne pique pas la langue, a un bon goût de virginie duquel s’est retirée progressivement l’odeur de mûre. Il se consume avec aisance et peut se fumer tous les jours. Je l’ai apprécié dans des pipes en maïs et dans des pipes à petit fourneau où une tranche de flake tenait avec aisance. Il n’avait pas besoin d’être rallumé en permanence. Pour autant, je lui dis adieu sans regret, et le laisse suivre ses aventures et son destin. Nous nous sommes rencontrés presque fortuitement au hasard des avis, nous avons causé et nous poursuivons chacun notre nuit. Nous sommes comme ces enfants naturels du comte de Tainchebraye, le Nez-de-Cuir du roman éponyme du fumeur de pipe * Jean de La Varende, qui se croisent lors de la bataille du Mans, le 11 janvier 1871, après une fuite éperdue où ils “connurent la nuit comme chats-huants”, qui sympathisent sans savoir être frères de sang et qui repartent simplement au combat. Les derniers mots de ce roman d’amour magnifique m’ont toujours troublé et ce seront aussi les miens. Voici quelques éclats de cette ultime page :

“Se retrouvèrent donc les trois moblots, et se voyant sanglants, travaillés de blessures, presque nus, se mirent à rire. Le premier portait deux lapins au cou, le second une miche allemande, le noir trois bidons prussiens :
- On collationne ?
Collationnèrent…
(...)
Quand ils eurent mangés leurs lapins cuits à la cachette, au trou et avec baies de genévriers, car ils étaient de la bouche, ramenèrent leurs loques, vérifièrent leurs chassepots…, écoutèrent le canon…
- On retourne au brutal ?
Ils rirent…
- On retourne…

… disparurent dans la nuit.”

Epilogue avant l’aube :

La nuit, ce sont les volutes tempétueuses de Vincent dans sa “Nuit étoilée * ”, l’archétype de la peinture du fumeur de pipe où tout le cosmos bascule dans une ondulation délicieuse baignée de lumière.

homme invisible pipe